
L’année 2024 a vu naître d’immenses mobilisations populaires contre la vie chère dans l’ensemble des « territoires d’outre-mer », cet euphémisme pour désigner les territoires vivants toujours sous la domination coloniale de la France. Ces mobilisations ne sont pas nouvelles et ponctuent la vie politique des colonies depuis de très nombreuses années. En effet, dans des territoires où les taux de pauvreté sont bien plus importants qu’en France — 77,3% à Mayotte, 53% en Guyane, 34,5% en Guadeloupe, et respectivement 36,1% et 26,8% à La Réunion et en Martinique, contre 15,9% en « métropole » — les produits de consommation courante sont, en moyenne, 40% plus cher qu’en métropole selon les chiffres de l’INSEE.
Nos gouvernements et les économistes bourgeois justifient cette disparité de prix par les coûts de transport. En effet, l’économie des colonies françaises est caractérisée par une dépendance aux importations de produits transformés. Or, les véritables causes sont ailleurs : dans lefonctionnement même des économies de ces territoires — basées sur l’exportation de produits agricoles non transformés (sucre, banane, etc.) et sur une rente de monopole, l’ensemble de l’activité économique étant accaparée par quelques grands groupes. Parmi eux, le groupe Bernard Hayot tient une place de choix.
Quasiment inconnu du grand public, ce groupe créé en 1960 par Bernard Hayot — héritier d’une des plus puissances familles békés de Martinique — articule son activité autour de trois grands pôles : la grande distribution, l’automobile et l’industrie. Il est présent dans l’ensemble des DOM-TOM et au-delà. Il est le principal acteur du commerce entre la métropole et ses colonies, dans lesquelles il possède les enseignes Carrefour, M. Bricolage, Decathlon, Yves Rocher, La Brioche Dorée, Danone, etc. mais aussi les concessions Renault, Dacia, Hyundai et Nissan. 397e fortune mondiale en 2021, il réalise un chiffre d’affaires de 4,9 milliards et un résultat net de 227,7 millions d’euros en 2023, les deux ne cessant d’augmenter depuis plusieurs années.
Or, cette augmentation n’est pas le fruit du hasard, ou du travail acharné de ses dirigeants, mais d’une politique de rachat progressif de toutes les entreprises de production et de distribution des différents territoires, qui conduit à une situation de monopole. Ainsi, Hayot possède aujourd’hui la majorité des enseignes de grande distribution du pays. Deux conséquences : le placement prioritaire de ses propres produits et la pratique de marges exorbitantes, bien plus élevées que « sur le continent ». Ainsi, en 2023, tandis que les supermarchés Carrefour en France pratiquaient des marges commerciales de 20% en moyenne, celles des Carrefours Bernard Hayot s’élevaient à environ 35%. Certes, GBH n’est pas le seul groupe opérant dans ces territoires.
D’autres groupes comme ceux appartenant à d’autres familles békés comme SAFO Despointes ou Damoiseau se disputent le marché. Cependant, en regardant de plus près la composition des actifs des entreprises, on constate rapidement que cette apparence de concurrence n’est que de pure forme. En effet, la gestion conjointe est une pratique habituelle et de très nombreuses entreprises sont en réalité le résultat de partenariat entre ces groupes « rivaux », comme SOFROI possédée conjointement par GBH et la famille Despointes ou encore Spiridom (qui fabrique le rhum Clément) par GBH et la famille Damoiseau. En outre, ces partenariats économiques sont doublés d’une politique matrimoniale endogamique (le fils Despointes épouse la tante Hayot, etc.).
Les colonies françaises sont donc littéralement, comme le dénoncent les militants sur place, dominés par un « empire béké » qui contrôle l’ensemble de la production et de la fixation des prix et ce avec le soutien des élites au pouvoir en France, régulièrement pointées du doigt pour leur « porosité » à l’égard du lobbying des familles békés. Ainsi, début 2025, la Haute autorité pour la transparence de la vie publique ouvre une enquête sur les activités du groupe auprès des ministères et des parlementaires et l’ONG Transparency International France affirme que « les éléments disponibles semblent indiquer que GBH participe activement à l’élaboration des politiques concernant les territoires ultramarins »1.
Mais qui sont les békés ?
Les héritiers des familles de colons blancs esclavagistes. Cette main-mise ne vient ni de l’ingéniosité ou du travail acharné de Bernard Hayot et consorts, mais bien de la rente coloniale et esclavagiste, c’est-à-dire de l’accumulation primitive du Capital, via notamment la culture de la canne à sucre. Mieux encore, ces familles ont été les bénéficiaires de la politique d’indemnisation des propriétaires d’esclaves lors de l’abolition de l’esclavage en 1848 (Aucune indemnisation pour les esclaves n’a été envisagée bien entendu).
126 milliards de francs : c’est la somme versée par l’État français aux grands propriétaires d’esclaves, soit 6 milliards de francs tout de suite et une rente de 6 milliards par an sur 20 ans. Dont un huitième devait, selon le décret du 30 avril 1849, être prélevé pour servir à l’établissement d’une banque de prêt et d’escompte dans chacune de ces colonies, ancêtres des banques coloniales de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Réunion. Dont ces mêmes familles seront donc à la fois propriétaires et principales bénéficiaires.
On le voit, dans les colonies françaises subsiste cette économie coloniale impérialiste fondée sur le pillage et l’esclavage dans les colonies. Économie qui permet aujourd’hui de poursuivre l’accumulation élargie du Capital via le surprofit généré grâce au monopole et à la propriété quasi exclusive des moyens de production et de distribution, et des banques par le capital financier local.
Cela, les militants des territoires d’outre-mer l’ont compris, et c’est à raison qu’ils refusent l’explication simpliste de la cherté des produits en termes de coût de transport et de taxes, tout en organisant la lutte contre ces groupes békés.
À ce titre, il convient de souligner l’énorme travail réalisé par les collectifs Vous n’êtes pas seuls et Observatoire Terre-monde avec des cartographies de l’empire GBH2 et de l’ensemble des militants qui luttent au quotidien dans ces territoires.
Quant à nous, communistes en France, notre rôle est non seulement de faire connaître et de dénoncer ces pratiques mais également de soutenir les camarades des « outre-mer » dans leur lutte pour leur indépendance, leur droit à une vie digne et à la souveraineté, en ciblant tous ceux qui, en France même, rendent possible ce système de spoliation et d’exploitation coloniale, qu’il s’agisse des responsables politiques qui le soutiennent ou des entreprises qui en sont bénéficiaires !
- Fansten, Emmanuel, « De Paris à Bruxelles, l’intense lobbying du groupe Hayot pour ses affaires en outre-mer », Libération, 18 mars 2025, https://www.liberation.fr/societe/de-paris-a-bruxelles-lintense-lobbying-du-groupe-hayot-pour-ses-affaires-en-outre-mer-20250318_FWWPPNPOJBG65CXOLRCYOV3U6Y ↩︎
- « Désarmer GBH : enquête sur le plus puissant empire béké », Vous n’êtes pas seuls, 18 septembre 2025, https://vous-nettes-pas-seuls.org/2025/09/18/desarmer-gbh-enquete-sur-le-plus-puissant-empire-beke/ ↩︎
Article issu du Manifeste n°33


