« On a un héritage de lutte très fort ». Entretien avec un militant de la CGT Energie Paris

L’entretien ci-dessous est la version longue de celui issu du n°36 du Manifeste (mai-juin 2026)

La lutte des classes se situe d’abord sur le terrain du travail. À la CGT Mines-Énergie, on en sait quelque chose et c’est aujourd’hui notre camarade L. qui se prête au jeu de l’entretien pour mettre en perspective théorie et pratiques de lutte, mais aussi l’histoire de la lutte des producteurs de l’énergie et du démantèlement de cette fonction publique avec la complicité de l’État. Il sera également question entre autres de harcèlement moral, de répression syndicale mais surtout de combativité et d’espoir car selon la devise du syndicat : « nous travaillons, nous produisons, nous décidons ! ».

Bonjour camarade, tu es syndicaliste à la CGT Energie Paris, un syndicat connu pour sa combativité et sa capacité à créer un vrai rapport de force dans l’entreprise. Comment est-ce que tu expliques cette combativité et ce haut taux de syndicalisation, dans une période où c’est plutôt la difficulté de mobiliser sur des luttes dures qui prédomine ?

Pour expliquer la force du syndicat CGT Energie Paris, il faut déjà revenir sur l’histoire des industries électriques et gazières en France. En 1900, tu commences à voir l’émergence, dans les secteurs du gaz et de l’électricité, de plusieurs industriels, en concurrence les uns avec les autres. En 1940-1945, il existe plus d’un milliers de producteurs autonomes d’énergie. Mais malgré ça, durant toute cette période, il y a énormément de luttes sociales dans l’énergie, menées essentiellement sous l’impulsion d’une fédération CGT unique, le syndicat de l’éclairage créé en 1905 (regroupant les deux énergies, le gaz et l’électricité), qui s’est construit petit à petit à partir du début du XXe siècle. Le fait d’avoir une fédération qui regroupe syndicalement les salariés de l’ensemble de ces entreprises est directement issue de la volonté de la CGT d’organiser des syndicats de branches pour coordonner les syndicats des différentes entreprises. En 1906, la charte d’Amiens structure le syndicalisme par secteur industriel dans cette même dynamique.

L’année 1946 marque un vrai tournant, avec la nationalisation des IEG et l’expropriation des producteurs privés. Cette nationalisation est rendue possible parsous l’impulsion de Marcel Paul, ministre communiste de la production industrielle de 1945 à 1946, qui portera le projet du Conseil National de la Résistance (créer en 1943 sous l’occupation nazi) des grandes nationalisation. C’est un tournant car la production de l’énergie cesse d’être privée et devient publique, sous la forme de EDF-GDF. Mais c’est un tournant aussi parce que Marcel Paul ne se contente pas « d’étatiser » le secteur. Il a un vrai projet pour les travailleurs de l’énergie : il faut que ce soit les travailleurs eux-mêmes, via le syndicat, qui organisent le travail dans l’entreprise, qu’ils aient leur mot à dire sur  la manière dont on la produit. C’est ça l’esprit du statut des agents électriciens et gaziers qu’il va créer et qui existe encore aujourd’hui.

Concrètement, à part la création du statut, comment c’est mis en place ?

Au moment de l’expropriation des producteurs privés, l’État n’est pas un État communiste, même si les communistes ont une place importante dans le gouvernement. Le gouvernement prévoit donc un mécanisme de compensation pour les anciens propriétaires : pendant 50 ans, les petits propriétaires bourgeois expropriés seront dédommagés à hauteur de 1% du chiffre d’affaire de l’entreprise nationale. Or, pour compenser ça et afin de donner une place plus importante aux travailleurs, Marcel Paul se bat pour que 1% du chiffre d’affaires soit également donné aux agents. Cela qui a permis la création des activités sociales des IEG, via la CCOS, qui est devenue par la suite la CCAS, et dont la gestion est donnée aux travailleurs via les syndicats. C’est pour ça qu’encore aujourd’hui, la CCAS possède bien plus de moyensqu’un Comité d’Entreprise à laquelle elle s’apparente et qui bénéficie uniquement de 0,3% de la masse salariale.

Mais les activités sociales, ce n’est pas la gestion de l’entreprise. En quoi est-ce que c’est un pas vers la gestion par les travailleurs de la production ?

Pour plusieurs raisons. La première, c’est que seuls les agents ont la main sur la gestion de la CCAS. Or, cela permet aux travailleurs eux-mêmes d’avoir une expérience concrète de comment on gère un organisme aussi important. C’est donc une sorte d’école de la gestion ouvrière.  La deuxième raison, c’est que les activités sociales, qui regroupent des activités en commun, des centres de vacances, des bibliothèques, etc., ce sont des espaces de sociabilité ouvrière, des lieux où les travailleurs se réunissent, parlent de politique, de l’entreprise, etc. Donc, ce sont des espaces de politisation et de syndicalisation. En quelque sorte, la CCAS, c’est une porte d’entrée vers le syndicalisme. Et puis, c’est aussi des espaces de création d’une vraie solidarité ouvrière, de liens entre les agents en dehors du site de travail. Or, notre priorité en tant que syndicalistes, c’est de créer des collectifs forts et soudés, capables de construire un rapport de force pour gagner. Et cela passe aussi par des moments de partage et d’échange. Les activités sociales contribuent à la création de ces collectifs. 

C’est pour ça que les patrons ont toujours voulu récupéré à la fois les 1% et la gestion de la CCAS. Ils ont d’ailleurs réussi à le faire, entre 1951 et 1964. La gestion ouvrière n’est donc jamais acquise. C’est toujours un enjeu de lutte. C’est bien de ça dont il s’agit lorsque Ambroise Croizat, ministre du travail et cosignataire de la loi de la nationalisation des IEG de 1946, dit « Ne parlez pas d’acquis sociaux, mais de conquis sociaux, parce que le patronat ne désarme jamais.”

Depuis les années 90, le secteur de l’énergie en France a été largement libéralisé. Tu peux nous expliquer rapidement comment ça s’est passé ?

A partir des années 80 et la création du marché commun, une pression a commencé à être exercée pour l’ouverture des marchés. Le traité de Maastricht et la création de l’UE a accéléré le phénomène. Ces projets de privatisation de tous les monopoles nationaux se sont concrétisés, dans l’énergie, dans les années 2000-2005. Pour se faire, ils ont commencé par séparer les filières gaz et électricité. Ils ont ensuite divisé l’entreprise – en ce qui concerne l’électricité – en quatre secteurs : la production, prise en charge par EDF, le transport pris en charge par RTE, la distribution pris en charge par ENEDIS et la commercialisation, qui est resté à EDF. 

Parallèlement, ils ont donné la possibilité juridique aux entreprises européennes privées d’utiliser les réseaux d’énergie nationaux. Ils ont ensuite libéralisé le secteur de la fourniture d’énergie. Ca a commencé par les gros consommateurs comme les hôpitaux, les ambassades, les lycées, les grosses industries, etc. qui ont eu le droit de se fournir chez les tous nouveaux fournisseurs privés et plus uniquement chez EDF Tout un tas d’entreprises privées sont donc nées, comme Direct Energie (devenue Total Energie).

En 2010, la loi NOME est votée. Elle permet la création de l’ARENH, un mécanisme qui oblige EDF à vendre sa production à ses concurrents sur le marché de l’énergie, au prix fixé calculé par la CRE en accord avec la législation française,  au service des intérêts de l’UE. Au début, ce prix n’était pas en dessous du prix de production mais par la suite, du fait du nouveau mécanisme de fixation des prix et de la nécessité de dégager du profit pour ces fournisseurs d’énergies privés, EDF a été obligé de vendre une partie de sa production à perte. Ce qui a grevé les finances de l’entreprise. 

Puis, à partir de 2008, ils ont entamé une politique de filialisation, avec la création de ERDF distribution (aujourd’hui ENEDIS) et GRDF. en même temps qu’ils ouvraient peu à peu l’ensemble des secteurs à la concurrence et qu’ils entamaient un processus de sous-traitance.  Ca a eu des conséquences importantes pour les usagers. Par exemple, avant, les agents étaient polyvalents : dans un logement, un même agent pouvait installer le gaz et l’électricité en même temps. Maintenant, les agents sont affiliés à l’un ou l’autre fluide, pas les deux en même temps donc si vous voulez installer les deux fluides, vous devez faire appel à deux entreprises différentes.

Quelles conséquences ça a eu sur les agents ?

Concrètement, certains métiers ont disparu, les agents ont dû faire le choix entre le gaz ou électricité. Ca a aussi été le début des textes RH d’entreprises qui pourraient s’apparenter à des « conventions collectives » qui se sont superposées au statut et qui ont créé des divergences de traitement entre les agents GDF et EDF, même si ils gardaient le même statut. Ca a été la même chose pour les négociations : avant, les négociations annuelles étaient centralisées. Maintenant, les deux entités ont des négociations séparées. 

Cette séparation d’entreprise à permis aussi au patronat d’interdire la présence des électricienset gaziers sur les sites de travail. Aujourd’hui, un gazier n’a pas le droit d’aller sur un site d’électricien et réciproquement. En plus d’être un frein important pour la création des collectifs de travail, c’est aussi une contrainte pour le déploiement syndical puisque nous sommes un syndicat de branche et non pas d’entreprise.
Concernant le statut, il est resté le même, malgré les autres dispositifs qui s’y sont superposés comme les règlements intérieurs, etc. Mais la sous-traitance a quand même eu des conséquences importantes : si les agents des filiales de l’entreprise publique ont gardé le statut, les agents des sous-traitants, eux, ne l’ont pas, ce qui équivaut, finalement, à une dégradation des conditions de travail importante pour de très nombreux travailleurs de l’énergie. Et ça concerne toutes les activités : relevé de compteur (installation des dispositifs de relève à distance), creusage des tranchées, installation des boîtiers de dérivation, etc. Tous ces nouveaux travailleurs n’ont pas le statut et n’ont plus accès aux activités sociales, etc. Ca a commencé par toutes les activités « annexes » comme les garagistes qui travaillaient pour EDF-GDF et qui étaient des agents à statut mais aujourd’hui, même le « cœur » du métier est touché.

Concernant le statut, il est resté le même, malgré les autres dispositifs qui s’y sont superposés comme les règlements intérieurs, etc. Mais la sous-traitance a quand même eu des conséquences importantes : si les agents des filiales de l’entreprise publique ont gardé le statut, les agents des sous-traitants, eux, ne l’ont pas, ce qui équivaut, finalement, à une dégradation des conditions de travail importante pour de très nombreux travailleurs de l’énergie. Et ça concerne toutes les activités : relevage de compteur, creusage des tranchées, installation des boitiers de dérivation, etc. Tous ces nouveaux travailleurs n’ont pas le statut et n’ont plus accès aux activités sociales, etc. Ca a commencé par toutes les activités « annexes » comme les garagistes ou les cuisiniers dans les cantines qui travaillaient pour EDF-GDF et qui étaient des agents à statut mais aujourd’hui, même le « cœur » du métier est touché.

Tu saurais dire combien de postes ont été supprimé du fait de cette entreprise de liquidation d’EDF-GDF ?

Il y a eu des suppressions de postes, c’est sûr, mais c’est difficile de dire combien et surtout, combien sont dus à la libéralisation et combien aux avancées technologiques. L’installation des compteurs Linky a supprimé des postes, le développement des technologies numériques à favoriser le choix politique de supprimer les agences commerciales “physique” de proximité (qui pénalise les plus précaires) par exemple. En tout cas, la libéralisation a exclu énormément de travailleurs du statut et de tout ce qu’il signifiait en termes de conditions de travail et de vie mais aussi de possibilité des travailleurs de participer à l’autogestion ouvrière.

Et quelles conséquences ça a eu sur les usagers ?

Pour les usagers, ça a été incompréhensible : ils ne comprenaient plus qui faisaient quoi, quelle était la différence entre les entreprises, etc. Ce sont les agents qui, sur le terrain, faisaient le service après vente des politiques libérales européennes.
Il y a eu également une dégradation de la qualité des services rendus : deux interventions différentes pour le gaz et l’électricité, des délais  rallongés  suite à la séparation des entreprises qui gèrent le réseau et le commerce etc..
Ca a eu aussi des conséquences sur le prix des factures. Lorsque les entreprises puis les particuliers ont eu la possibilité de changer de fournisseurs, ils gardaient toujours la possibilité, au début, de bénéficier des tarifs régulés de vente. Mais cette possibilité a disparu au fur et à mesure. Désormais, ce sont les mêmes typologies de contrat qui sont en cours partout et les prix sont fixés par les fluctuations du marché européen de l’Energie. Dans le contexte d’une crise économique et géopolitique majeure et de la spéculation massive, ça a entrainé une hausse des prix importante.

Ca a eu aussi des conséquences sur le prix des factures. Lorsque les entreprises puis les particuliers ont eu la possibilité de changer de fournisseurs, ils gardaient toujours la possibilité, au début, de bénéficier des tarifs régulés de vente. Mais cette possibilité a disparu au fur et à mesure. Désormais, ce sont les mêmes typologies de contrat qui sont en cours partout et les prix sont fixés par les fluctuations du marché européen de l’Energie. Dans le contexte d’une crise économique et géopolitique majeure et de la spéculation massive, ça a entrainé une hausse des prix importante.

Comment le syndicat a réussi à résister à ça ?

La première chose, c’est que nous sommes rester un syndicat de branche. Nous ne nous sommes pas divisés. Cela nous a permis de maintenir le lien inter-entreprise. Mais ça a quand même eu des conséquences parce que ça complique beaucoup la mobilisation : du fait des calendriers séparés, on n’a plus toujours les mêmes problématiques,, etc. Par exemple, sur les augmentations annuelles, vu que les négociations sont séparées, c’est difficile de partir en lutte tous en même temps. A Paris, récemment, c’est d’abord ENEDIS qui est parti à la bataille pour obtenir des augmentations de salaire pour tous. Comme ENEDIS a gagné et qu’on a beaucoup communiqué aux collègues du gaz là-dessus, GRDF a fini par partir mais ils ont gagné moins. La séparation, ça donne aux agents l’illusion qu’ils n’ont pas les mêmes intérêts. Par exemple, nous, nous sommes contre le principe financier et capitaliste del’intéressement et on ne se bat pas là-dessus, mais, de fait, en 2025, GRDF a obtenu un bon intéressement et ENEDIS un intéressement dégueulasse. On pourrait multiplier les exemples. 

Globalement, même si le syndicat a fait preuve de beaucoup de volontarisme pour parler à tous les collègues et maintenir une unité, il y a moins de luttes communes. Donc le rapport de force a baissé. Mais quand même, on arrive à faire en sorte que les agents de différentes filiales partent en lutte sur les mêmes sujets, même si elles n’ont pas lieu en même temps. Et ça, c’est grâce à l’unité du syndicat : on communique sur les luttes gagnantes dans une entreprise, on incite les camarades à mener les mêmes combats dans d’autres entreprises, etc. Communiquer sur les victoires motive les camarades. La CCAS joue aussi un rôle déterminant dans le maintien du collectif inter-entreprise, puisque c’est également à travers les activités sociales que les agents se retrouvent, se parlent et s’organisent. Aujourd’hui, certains gaziers et électriciens se connaissent très bien et n’ont pourtant jamais travaillé ensemble dans la même entreprise !

Et est-ce que vous arrivez à travailler avec les travailleurs des sous-traitants ?

Il y a eu quelques luttes, comme avec les gars qui remplaçaient les compteurs Linky. On s’est battus à leurs côtés avec le CHSCT pour leurs conditions de travail à l’époque de la grande campagne de remplacement des compteurs vers le tout Liny. Nous avions alerté l’ensemble des agents que ces collègues avaient une petite bouteille d’eau pour uriner dans leur camion ou il stockaient leur matériel, se changeaient et ou il prenait leur déjeuner tout en étant rémunéré au nombre de compteur changé. Nous avions obtenu quelques avancées, Mais c’est marginal. Beaucoup de ces travailleurs sont très précaires donc c’est beaucoup plus compliqué. C’est un des points sur lesquels on rame un peu. 

Globalement, oui, l’éclatement de l’entreprise a compliqué les choses.

Et qu’est-ce qui fait que ça tient quand même ?

Le statut en commun, avec une grille de rémunération commune, les activités sociales et l’unité du syndicat qui fait la jonction. Notre point fort, au syndicat, c’est qu’on a un héritage de lutte très fort étroitement lié aux moyens matériels (heures de détachements, activités sociales etc…) conquis en 1946. Quand un salarié rentre dans l’énergie, beaucoup de ses collègues sont syndiqués à la CGT ou sont sympathisant et il entre dans un environnement qui est marqué par l’histoire des luttes sociales. Il y a un gros travail idéologique qui est fait par le syndicat sur l’importance du statut des IEG, sur ce que signifie la réappropriation des moyens de production, etc. Cet héritage, c’est celui d’agents qui réussissaient, par la détermination, à construire un vrai rapport de force et à organiser des luttes qui fonctionnaient. Matériellement, les travailleurs voyaient que la lutte aboutissait. C’était la preuve, par l’expérience, que la lutte paie. Après, nous avons conscience que nous sommes des privilégiés du syndicalisme : le statut et les activités sociales nous permettent d’avoir plus d’heures que dans les autres secteurs même si la tendance est plutôt à la destruction de ces conquis sociaux.

Tu me disais que les nouveaux embauchés sont moins sensibles à cette culture-là ? Pourquoi ?

Les nouveaux embauchés sont choisis en fonction de ça. C’est fait ouvertement. Par exemple, lors de mon entretien d’embauche, la direction m’a dit texto « Il y a deux voies dans l’entreprise : le syndicat et la carrière. », je te parle de ça il y a plus de 18 ans, je te laisse imaginer ce qu’ils sont capable de dire aujourd’hui. Les nouveaux agents sont choisis spécifiquement pour casser la dynamique. Après, il y a aussi une question sociétale : globalement, la culture syndicale se perd dans la société avec le travail de sape idéologique orchestré par la bourgeoisi à travers les médias la culture, etc.  Et puis, il y a aussi une forte répression politique dans l’entreprise.

Les syndicalistes sont plus réprimés qu’avant ?

En île de France, les camarades gaziers sont particulièrement réprimés syndicalement. En réalité, ils veulent faire disparaître cette énergie (on le voit avec la loi qui interdit les chaudières à gaz en 2026) donc ils sont prêts à dépenser des dizaines de milliers d’euros aux prud’hommes pour licencier les fortes têtes syndicales pour préparer les futurs plans sociaux. 

Mais la répression, elle passe aussi par d’autres moyens. Le fait d’avoir perdu des heures syndicales par exemple. Mais aussi parce que les directions cherchent toujours à contourner nos droits syndicaux et ils y arrivent parfois avec les délits d’entrave aux IRP par exemple.Les moyens juridiques mis à leur disposition leur permettent de détourner les outils de défenses des travailleurs. A ENEDIS, la direction a posé des caméras espions en toute illégalité pour sanctionner des travailleurs en grève ; or la justice, les responsables éthiques et les inspecteurs du travail, se sont rangé en toute illégalité derrière le patron tout puissant et ce, malgré un constat d’huissier ! 

Ce qu’on voit aussi, c’est l’émergence d’une répression politique interne très insidieuse. On voit très clairement un changement de comportement de la part des cadres : maintenant, on se prend des avertissements pour tout. Dès qu’on élève la voix, on est sanctionné. On a un collègue, par exemple, qui a été licencié au motif d’ “avoir jeté un gobelet d’un geste agressif dans la poubelle et d’avoir regardé le représentant de la direction avec un regard ostentatoire”… Globalement, il y a une pression continue sur les agents pour les dissuader de se battre. 

C’est le cas aussi pour nos prises de position politiques. A Paris, par exemple, depuis le 7 octobre, on a changé notre logo pour le mettre aux couleurs de la Palestine. On nous a demandé de l’enlever, alors qu’on en a tout à fait le droit. Nous avons fait un communiqué sur l’augmentation des budgets pour la guerre et sur le discours du général Mandon qui veut envoyer nos enfants à la guerre. La direction s’est empressé de nous faire un avertissement (alors qu’ils ont produit près de 200 articles sur la guerre en Ukraine sur l’intranet du groupe).Cette répression politique dans l’entreprise est à l’image d’un tournant plus général de la société. Et il vise à nous cantonner à une forme spécifique de syndicalisme.

Quel type de syndicalisme ?

Un syndicalisme de compromission. Ils veulent qu’on traite les dossiers uniquement dans les instances, qu’on reste sur leur agenda à eux, qu’on arrête de porter nos propres dossiers et nos propres revendications, qu’on ne parle pas au personnel. Qu’on organise un certain type de grève qui ne perturbe pas le travail. Et surtout, ils refusent toute parole politique. Il veulent avoir en face d’eux des négociateurs professionnels pour “challenger” leur compétences et faire grossir leur CV. C’est une sorte de syndicalisme neutralisé.

Et vous, quelle est votre conception du syndicalisme ?

Pour moi, le syndicalisme, c’est un outil pour essayer de se réapproprier le travail d’une part et d’autre part, changer le mode de production. Le syndicat n’est pas une fin en soi, c’est un outil pour y parvenir. Mais, pour ça, il faut qu’il soit offensif.

Et tu penses que le syndicat peut y arriver seul ?

Non. Par exemple, moi, avant de découvrir l’organisation politique, j’avais une vision très limitée du syndicalisme. C’était l’alpha et l’oméga de la lutte. Et en même temps, ma vision de la lutte était limitée par les limites du syndicat lui-même.

Quelles limites ?

Syndicalement, c’est difficile d’avoir une vision globale sur tout ce qu’il se passe au niveau national et international. De faire le pont entre ce qu’on vit dans l’entreprise et le lien que ça a avec les évolutions globales de la société, la crise du capital, l’impérialisme, etc. Et c’est parce que les luttes immédiates sont le cœur de notre activité et elles sont trop prenantes en termes de temps. On est avalé par cette contradiction : pour garder les collègues mobilisés, il faut les lancer sur des améliorations immédiates et on ne prend pas suffisamment le temps pour penser la stratégie globale, comment nos luttes s’intègrent dans un mouvement de lutte plus global pour changer le système. Et, selon moi, c’est une erreur. On est trop dans la réaction, sur le court terme, et pas assez dans la planification à long terme.

Mais à la base, l’ADN de la CGT, c’est l’interpro et l’internationalisme. Donc, en théorie, la CGT prend en compte la dimension globale, non ?

Oui, mais on n’a pas assez d’activités sur ce plan-là. Et c’est lié à deux choses, selon moi : les limites concrètes du syndicalisme dont je viens de parler mais aussi ses limites idéologiques, c’est-à-dire l’absence de vision politique globale. C’est pour ça qu’on ne va pas assez vers l’interpro et l’international, même si on est affilié à la FSM et qu’on essaie de porter autant qu’on peut la nécessité d’un vrai travail interprofessionnel entre les différents syndicats CGT. 

En fait, je pense que le syndicat est un premier pas dans la politisation des travailleurs. C’est une première expérience, un premier pas dans l’organisation collective de la lutte. C’est pour ça que nous, on veut parler aux collègues, pas au tôlier. Le syndicat, c’est la création d’un rapport de force réel et le rapport de force se crée sur le terrain, grâce à la constitution de collectif fort, sur le terrain. D’où l’importance des activités sociales. Mais il faut faire un deuxième pas. En ce sens, de la même manière que les activités sociales sont une sorte de sas vers le syndicat, le syndicat, lui, peut être vu comme un outil pour donner aux collègues une première approche politique, qui doit être complétée par l’organisation politique. C’est pour ça qu’on insiste autant, à la CGT Energie Paris, sur la question de la formation. Et c’est pour ça qu’il est si important de sauver les activités sociales.

Parce qu’elles sont attaquées ?

Oui, bien sûr. Déjà, il faut dire que toutes les entreprises privées, comme Total Energie, sont des entreprises des IEG mais elles ne participent pas aux 1%. Donc, plus tu privatises, moins il y a d’argent pour les activités sociales. Mais elles sont aussi attaquées de manière plus concrète. Par exemple, les statuts permettent de donner des heures aux agents pour les activités sociales mais les employeurs refusent de plus en plus systématiquement de les accorder. C’est un enjeu de bataille important. Et qui n’est pas simple à expliquer pour les autres travailleurs : on va nous accuser de défendre nos « privilèges », alors même que les activités sociales, c’est le début d’une sociabilité ouvrière autonome.


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