Nous publions ici un texte éclairant du camarade italien Fabrizio Casari, qui connaît bien le contexte actuel au Nicaragua. Il nourrit notre lutte contre la désinformation médiatique occidentale tentant de diaboliser les gouvernements anti-impérialistes et révolutionnaires, les condamnant, de façon totalement décontextualisée, de « dérive autoritaire ». Les conditions de création d’une démocratie véritable supposent aussi la lutte contre les tentatives permanentes de déstabilisation et d’ingérence des USA et de leurs alliés. Nous le constatons en particulier au Nicaragua actuellement.
Une véritable campagne politique internationale s’est déclenchée contre le Nicaragua. Les déclarations de Daniel Ortega lors de la manifestation célébrant le 47ᵉ anniversaire de la Révolution ont fait l’objet de l’habituelle manipulation médiatique, transformant l’annonce de critères plus stricts concernant la capacité juridique à se présenter aux élections en une prétendue suppression des élections. En réalité, l’essentiel des propos de Daniel peut être résumé simplement : au Nicaragua, la compétition électorale se déroulera entre des forces politiques nicaraguayennes, ce qui signifie que les partis ou groupes représentant des intérêts étrangers ne pourront pas participer aux élections.
Il est bien connu que les grands propriétaires terriens putschistes et dépourvus de sentiment national considèrent comme normal de revenir au pouvoir avec l’appui des États-Unis : ils veulent dominer à l’intérieur du pays, mais sont soumis à l’étranger ; cela fait partie de leur ADN. Pourtant, représenter des intérêts étrangers est illégal et empêche toute participation à la vie politique. Or les élections constituent l’expression la plus élevée de cette vie politique : elles incarnent le principe de la représentation et de la souveraineté populaire nationale.
Les lois électorales, c’est-à-dire les règles générales et particulières qui encadrent l’accès au vote, constituent un élément essentiel de l’architecture politique et institutionnelle d’un pays. Elles définissent l’existence même de la citoyenneté en déterminant qui peut voter et qui peut être candidat. Il est donc évident qu’elles doivent être replacées dans le contexte du système politique et de la culture nationale ; lire le texte sans tenir compte de ce contexte n’a aucun sens.
L’histoire électorale du Nicaragua constitue le point de départ. Le 19 juillet 1979 naît le Nicaragua libre. C’est l’émergence d’une nouvelle architecture institutionnelle qui inscrira dans l’acte fondateur de la nation une nouvelle conception du pays. La victoire du sandinisme n’est pas un simple épisode supplémentaire de l’histoire politique nationale. Ce n’est pas une tentative de changement, mais le changement lui-même : profond, puissant et définitif.
Il est donc évident que l’histoire électorale du pays évolue avec son histoire politique. Quant au droit de modifier et d’actualiser son contenu conformément aux procédures prévues par la Constitution elle-même, il ne fait aucun doute.
Les protestations de l’administration Trump, qui appelle ses alliés du continent à lancer une nouvelle campagne contre le sandinisme afin de discréditer les institutions nicaraguayennes, sont ridicules. Il est difficile de donner des leçons de démocratie au Nicaragua. Le sandinisme a été capable de renoncer au pouvoir alors même qu’il détenait la force des armes. En 1990, il aurait pu contester les résultats des élections et refuser de reconnaître sa défaite ; pourtant, le commandant Ortega avait respecté les règles démocratiques et avait remis le pouvoir, que le sandinisme avait conquis au prix d’immenses sacrifices, au nom du principe démocratique.
La véritable question
Il est inutile de tourner autour du sujet : la question de la loi électorale est étroitement liée au contexte sociopolitique du pays. Faire abstraction de celui-ci serait intellectuellement stérile. L’histoire du Nicaragua est indissociable d’une ligne de fracture qui demeure aujourd’hui : celle qui oppose les partis représentant la société nicaraguayenne aux groupes défendant les intérêts des États-Unis. Ce n’est ni un détail ni une simple lutte entre le pouvoir et ceux qui cherchent à le renverser ; c’est toute l’histoire du Nicaragua en particulier, et de l’Amérique latine en général, qui éclaire le cœur de cet affrontement. Il ne s’agit pas d’un conflit entre la gauche et la droite, qui n’en sont que les expressions politiques ; la véritable origine du conflit réside dans l’opposition entre l’indépendance nationale et l’annexion.
Les déclarations du commandant Ortega ne relèvent pas de théories du complot, mais s’inscrivent dans un contexte continental marqué par une forte ingérence des États-Unis dans les processus électoraux, intensifiée depuis l’arrivée de Trump et de son porte-voix Rubio à la Maison-Blanche. De l’Équateur à la Colombie, en passant par le Pérou et l’Argentine, les États-Unis seraient intervenus à trois niveaux :
- un soutien politique répété à des candidats d’extrême droite (Kast, Milei, Fujimori, Noboa, De la Espriella) ;
- un financement massif de leurs campagnes électorales ;
- la manipulation de données électorales confiée à la société israélienne Black Cube, présentée comme l’entité étrangère ayant soutenu numériquement et manipulé des informations en faveur du candidat d’extrême droite De la Espriella, au moyen d’algorithmes ayant influencé le vote. Des mécanismes similaires auraient été utilisés au Pérou. Black Cube est connue pour ses activités de surveillance et d’espionnage visant des personnalités de premier plan. L’entreprise possède des bureaux à Tel-Aviv, Londres, Singapour et Madrid.
Il est évident que, face à ce scénario où se répètent des fraudes informatiques gérées par l’intelligence artificielle, le Nicaragua entend protéger sa souveraineté politique. Car si la tentative de coup d’État appartient au passé, la dynamique subversive de la droite, des grands propriétaires fonciers et de la hiérarchie ecclésiastique, elle, se poursuit. Que cela entraîne l’exclusion de certains individus ou de certains partis potentiels en est une conséquence logique : les serviteurs du putsch dressent la table, mais c’est l’oligarchie qui s’assoit à la place d’honneur.
La prétendue « gauche modérée latino-américaine » se joint elle aussi aux protestations. Les habituels professionnels de l’indignation pourront voir dans tout cela une version tropicale de la théorie constitutionnelle de la « dictature de la majorité », un danger pour le politiquement correct confortablement installé dans ses salons, une situation inacceptable pour ceux qui n’acceptent jamais leurs défaites. Ils en viennent même à servir les intérêts de la soumission sans avoir connu un seul jour de véritable indépendance nationale. Pourtant, dans une partie du monde où les sophismes disparaissent face à la réalité, où les attaques putschistes de la droite frappent avec une violence extrême, le politiquement correct n’est qu’un exercice rhétorique réservé à des intellectuels protégés.
Il n’y a aucune raison de craindre l’abolition des élections ou la transformation du système politique d’un régime multipartite en un régime à parti unique. La campagne électorale se déroulera selon les modalités et le calendrier fixés par les institutions constitutionnelles du Nicaragua, et non par les décisions de Rubio. Les ventriloques de l’empire, pas plus que les agents étrangers munis d’un passeport nicaraguayen, ne seront admis. Il ne sera pas davantage permis d’injecter des centaines de millions de dollars afin de fausser la compétition électorale, comme ce fut le cas en 1990, lorsque le FSLN dépensa 5 millions de dollars tandis que les États-Unis apportaient plus de 200 millions de dollars à Violeta Chamorro. Car l’argent exerce une influence considérable : il s’infiltre partout et oriente les votes en fonction d’intérêts particuliers. Cela ne doit pas se reproduire. Ce qui serait inacceptable, ce serait de livrer le développement du Nicaragua aux mains kleptomanes des États-Unis.
Là où, entre le tout et le rien, entre la paix et la guerre, les citoyens sont appelés à voter, le droit de se présenter aux élections découle d’une citoyenneté pleine et entière, qui a toujours reconnu le Nicaragua comme seule référence et non les États-Unis, lesquels ne voient dans ce pays qu’une arrière-cour, une terre de conquête, une occasion de nouveaux pillages et un enjeu de la confrontation géopolitique mondiale.
Le Nicaragua mérite que la participation politique soit un devoir, un idéal noble, un respect des différences, mais toujours dans le cadre de l’indépendance nationale ; c’est à cette condition qu’une véritable compétition peut et doit exister. Il est toutefois entendu qu’aucune exception ne sera faite au principe d’une nationalité pleinement assumée : aucune atteinte à l’indépendance de ceux qui briguent une fonction publique ne sera tolérée, car celle-ci constitue la principale garantie de l’indépendance du pays en cas de victoire.
En résumé, les élections seront une compétition entre des Nicaraguayens et pour le Nicaragua ; les partis créés, financés et dirigés par les États-Unis n’y auront pas leur place. Cette règle ne s’applique évidemment pas au sandinisme, qui est présenté comme l’histoire, le symbole et le témoignage permanent de l’indépendance nationale.
Le principal problème de la droite sera d’expliquer son projet politique. Que souhaite-t-elle supprimer parmi les transformations réalisées au cours de ces dix-neuf années de gouvernement sandiniste ? Veut-elle mettre fin à la gratuité des hôpitaux et des écoles ? Souhaite-t-elle le retour des oligarques ? Les seize années durant lesquelles elle a gouverné, conduisant le Nicaragua à une misère profonde, ne sont pas encore suffisamment éloignées pour être tombées dans l’oubli.
Rien ne sera facile : le sandinisme compte de nombreux amis fidèles, mais aussi des ennemis aux dents acérées. Ceux-ci chercheront tous les moyens, légaux et surtout illégaux, pour vaincre ce qu’ils considèrent comme un adversaire indomptable. Pour le FSLN, la victoire constitue un impératif catégorique, un destin inébranlable, l’issue du chemin qui sépare la vie de la mort. Non pas tant pour le parti lui-même que pour le pays.


