Les communistes face aux guerres impérialistes actuelles

« Les barricades n’ont que deux côtés »

Elsa Triolet

Du Venezuela à la Palestine, de Cuba à l’Iran, du Congo au Soudan, etc., l’impérialisme États-unien multiplie ses guerres impérialistes dans une stratégie globale ayant but de mettre fin par la force et l’intimidation aux dynamiques multipolaires qui s’opposent à son hégémonie et aux surprofits qu’elle permet. Ces guerres impérialistes sont accompagnées d’une intense campagne idéologique visant à en masquer les véritables buts et à semer la confusion pour produire un consentement populaire à ces crimes ignobles. Quel est le rôle des communistes des pays impérialistes face à ces guerres ?

Rappel de quelques fondamentaux marxistes-léninistes

De multiples explications des guerres actuelles sont quotidiennement diffusées dans nos médias. Elles ont toutes en commun d’occulter le lien entre ces guerres et le mode de production dominant notre planète, le capitalisme. Certaines insisteront sur la « folie » d’un Donald Trump, d’autres sur une pseudo cause culturelle (sous la forme du discours sur les guerres « ethniques » ou « tribales » en Afrique par exemple), d’autres encore sur un soi-disant caractère religieux de ces guerres (comme en Palestine par exemple).

Ces explications sont idéalistes, c’est-à-dire qu’elles ne recherchent pas les causes des guerres dans les facteurs matériels qui leur donnent naissance : l’accès aux marchés, aux ressources naturelles et aux routes stratégiques.

L’approche marxiste-léniniste des guerres impérialistes est à l’exact opposé. Elle s’ancre dans une approche matérialiste de l’histoire, refusant de confondre toutes les guerres et resituant celles-ci dans leur contexte historique. Si les impérialistes déclenchent des guerres aujourd’hui ce n’est pas en raison de la « folie » d’un dirigeant, ni pour s’opposer à des « tyrans », ni pour défendre les « droits de l’homme », mais parce que le degré de concentration du capital les contraint à cette option pour maintenir leurs profits. Les guerres contemporaines sont le résultat des contradictions internes du capitalisme et en particulier de la concurrence permanente pour l’accès aux marchés et aux ressources dont dépend le niveau du profit réalisé. C’est ce que rappelle Lénine : « La guerre est un simple prolongement de la politique par d’autres moyens. » (Plus précisément, par la violence). Telle est la formule de Clausewitz, l’un des plus grands historiens militaires […]. Et tel a toujours été le point de vue de Marx et d’Engels, qui considéraient toute guerre comme le prolongement de la politique des puissances — et des diverses classes à l’intérieur de ces dernières1.

Guerres justes et guerres injustes

Le lien entre capitalisme et guerre — que Jaurès résume par sa célèbre phrase « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage » — empêche de confondre toutes les guerres, celles des époques esclavagiste ou féodale et celles d’aujourd’hui, celles menées par des peuples pour se libérer du colonialisme et celles menées par l’impérialisme. C’est justement cette distinction qui différencie le « pacifisme » et l’anti-impérialisme marxiste-léniniste : « Si demain le Maroc déclarait la guerre à la France, l’Inde à l’Angleterre […], ce seraient des guerres “justes”, “défensives”, quel que soit celui qui commence, et tout socialiste appellerait de ses vœux la victoire des États opprimés, dépendants, lésés dans leurs droits, sur les “grandes” puissances oppressives.2 »

Cohérent avec les lois de la dialectique qui insistent sur la contextualisation historique et systémique de chaque question abordée, Lénine s’oppose à toutes les postures de « neutralité » ou de renvois dos-à-dos des belligérants. Pour Lénine, ce n’est pas l’accord avec tel ou tel leader ou le partage de tel ou tel programme politique ou projet de société qui détermine le soutien à apporter, ou non, dans les situations de guerre, mais le caractère objectif de la guerre : guerres justes de libération nationale et « guerres défensives » ou « guerres impérialistes ».

C’est ce qui conduira Lénine à soutenir la lutte de l’émir d’Afghanistan contre l’impérialisme britannique, malgré son caractère monarchiste. Le critère déterminant pour Lénine n’est pas la nature du pouvoir afghan, mais le caractère anti-impérialiste de cette lutte d’indépendance. Voici ce que le leader bolchévik écrit à l’émir Afghan en novembre 1919 : « Dès les premiers jours de la lutte glorieuse du peuple afghan pour son indépendance, le gouvernement Ouvrier et Paysan de Russie s’est empressé de reconnaître le nouvel ordre des choses en Afghanistan, a solennellement reconnu sa pleine indépendance et envoyé son ambassade pour établir un lien solide et permanent entre Moscou et Kaboul.3 »

Autrement dit, dans les situations de violation des droits des peuples à l’autodétermination ou d’agression impérialiste, les communistes ne sont jamais « neutres ». Ils refusent de se faire les complices, actifs ou passifs, de l’impérialisme en renvoyant dos à dos l’agresseur et l’agressé, et ce indépendamment de la nature du pouvoir en place.

S’opposer à son propre impérialisme

Lénine ne pose qu’une seule limite à ce soutien. Il considère que les communistes doivent soutenir les luttes des nations opprimées en toutes circonstances, à l’exception de celle où une lutte précise, pouvant être en elle-même juste, est instrumentalisée par un impérialisme :

« Les différentes revendications de la démocratie, y compris le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, ne sont pas un absolu, mais une parcelle de l’ensemble du mouvement démocratique (aujourd’hui : socialiste) mondial. Il est possible que, dans certains cas concrets, la parcelle soit en contradiction avec le tout ; elle est alors à rejeter. Il peut arriver que le mouvement républicain d’un pays ne soit que l’instrument d’intrigues cléricales, financières ou monarchiques d’autres pays ; nous avons alors le devoir de ne pas soutenir ce mouvement concret donné, mais il serait ridicule, sous ce prétexte, de rayer du programme de la social-démocratie internationale le mot d’ordre de république.4 »

Toutes les positions en termes de « Ni, Ni », toutes les mises en avant de pseudo « limites » ou « désaccords » avec tel ou tel leader ou tel ou tel « régime », sont à l’exact opposé de ces positions de principe léninistes. La question n’est pas la politique menée par Maduro ou la nature de classe du gouvernement iranien mais le caractère impérialiste ou non de la guerre ou de l’ingérence. Répondant à ces postures de purisme révolutionnaire, Lénine est sans ambiguïté :

« Quiconque attend une révolution sociale “pure” ne vivra jamais assez longtemps pour la voir. Il n’est qu’un révolutionnaire en paroles qui ne comprend rien à ce qu’est une véritable révolution. 5»

Le léninisme se situe à l’exact inverse de la logique du « Ni-Ni », fréquent, encore aujourd’hui dans la plupart des organisations trotskystes.

Mais, complète Lénine, il ne suffit pas de refuser les fausses neutralités en paroles. Il convient de pousser la logique plus loin. Refusant la neutralité factice, les communistes se posent la question de l’efficacité de leur action. Sur quoi peuvent-il agir concrètement ? Certainement pas en se contentant de critiquer les autres impérialismes. C’est en se mobilisant contre leurs propres impérialismes qu’ils peuvent être efficaces et apporter leur contribution à la lutte anti-impérialiste :

« Ne peut être socialiste un prolétariat qui prend son parti de la moindre violence exercée par “sa” nation à l’encontre d’autres nations.6 »

Elsa Triolet avait décidément raison d’affirmer qu’une barricade n’avait que deux côtés.

  1. Lénine : La faillite de la IIe Internationale (1915), Œuvres Complètes, tome 21. ↩︎
  2. Lénine, Le socialisme et la guerre(1915), Œuvres complètes, tome 21. ↩︎
  3. Lénine, Lettre à l’émir d’Afghanistan Amanullah Khan, 27 novembre 1919. ↩︎
  4. Lénine, Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes (1916), Œuvres Complètes, tome 22. ↩︎
  5. Ibid. ↩︎
  6. Lénine, Les principes du socialisme et la guerre de 1914-1915, Œuvres Complètes, volume 21. ↩︎
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