
Brochure de l’URC, co-édité avec le Cercle Manouchian (nouvelle formule, n°3).
Introduction
« Le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie mais son évolution par temps de crise. » (Bertolt Brecht)
Ajoutez un titre pour commencer la génération de la table des matières
Les réactions politico-médiatiques à la mort du militant fasciste Quentin Deranque, le 12 février 2026, suite à une rixe avec un groupe identitaire à Lyon, ont mis en lumière deux points cruciaux : l’importance d’un combat antifasciste de masse et de classe pour contrer la vague idéologique visant à criminaliser la lutte contre le fascisme, et la nécessité d’une clarification politique sur la définition et les causes du fascisme pour une action militante efficace.
En France, la grille de lecture matérialiste-dialectique présentée dans cette brochure sur la question fasciste a moins d’écho, car les approches idéalistes, ainsi que les analyses des courants droitiers et gauchistes, prédominent largement sur le sujet au sein du mouvement ouvrier et du milieu militant de gauche.
Cette introduction au fascisme vise donc à offrir un autre point de vue pour donner les armes théoriques aux militant·es et comprendre ce qu’est le fascisme, afin de mieux le combattre. Elle tire son analyse des conclusions du VII° congrès de l’Internationale Communiste (IC) d’août 1935, fruit d’un long travail d’élaboration collective et de débats parfois contradictoires, qui ont eu lieu durant plus de 7 ans au sein de l’Internationale. Pour nous, cette approche est toujours opérante et permet de comprendre les évolutions et les tendances que l’on observe dans les centres impérialistes à mesure que la crise du système capitaliste-impérialiste s’intensifie. En cela, il est important de l’étudier pour pouvoir y compris réactualiser et prolonger cette analyse aux conditions historiques du XXI° siècle.
Cette introduction n’est bien sûr pas exhaustive. Elle vise néanmoins à donner une analyse de classe du phénomène, avec comme fil rouge la démonstration que le fascisme n’est pas un accident de l’histoire mais une tendance organique du capitalisme en crise, que le fascisme n’est pas l’opposé de la démocratie libérale mais son évolution en temps de crise.
1. Combattre les analyses idéalistes et/ou non-systémiques du fascisme
Notre objectif est de fournir une explication matérialiste (au sens philosophique et marxiste du terme) du phénomène fasciste, en rejetant les explications idéalistes qui circulent largement dans la société, notamment portées par la classe dominante et ses relais. Ces explications se présentent sous deux aspects.
Premièrement, elles considèrent le fascisme comme une idée folle, le fruit d’un cerveau dérangé et/ou d’une nature humaine (par essence) violente, une sorte de maladie intellectuelle et morale survenant dans des circonstances accidentelles ou exceptionnelles. C’est ainsi qu’on peut lire et comprendre certains auteurs qui analysent la montée du fascisme sous le prisme de la pensée individuelle ou collective. Des auteurs comme Umberto Eco voient le fascisme comme éternel et trouvent sa source dans une matrice originelle humaine, tandis que Wilhelm Reich conçoit le basculement des masses vers le fascisme comme un mécanisme psychologique. Bien que ces penseurs peuvent fournir des clés de compréhension sur des choix individuels de ce qui peut constituer la base sociale du fascisme, ils oublient l’un de ses aspects fondamentaux : la nature de classe du fascisme en lien avec les rapports de production. Cette lecture présente le fascisme comme une idée « flottant dans les airs », déconnectée des rapports sociaux et des intérêts de classe qui la produit et la porte. Cette approche essentialisante et moralisante, centrée sur une prétendue nature humaine, ne permet pas de saisir les causes structurelles et matérielles du fascisme.
Deuxièmement, elles affirment que le fascisme est a-historique, qu’il serait une forme figée, déterminée et identique hier, aujourd’hui et demain. Or, l’une des lois de la dialectique est que tout est en mouvement, et que les formes historiques peuvent changer en fonction des circonstances. Penser le fascisme comme une forme pré-définie et en faire un objet historique mort empêche de comprendre les dynamiques de fascisation à l’œuvre et l’émergence de nouvelles formes historiques.
Aussi, d’autres explications sont parfois avancées et se présentent sous les traits d’analyses non-systémiques. Bien qu’ayant parfois une base matérielle, elles sont trop partielles pour fournir une compréhension globale du phénomène. Par exemple, Talcott Parsons considère le fascisme comme une réponse à la modernité, une forme de révolte face à l’anomie sociale. Certes, la précarisation et la perte de repères dans la société, ou la crise organique issue d’un capitalisme en crise, élargissent la base sociale du fascisme. Cependant, cela n’explique pas pourquoi une fraction non négligeable des classes dominantes, à un moment donné, choisissent de promouvoir le fascisme. Certains aussi, comme René Rémond, défendent une approche culturaliste, suggérant que la sensibilité d’un peuple au fascisme dépend de son degré de développement des idées démocratiques. Cette perspective permet de minimiser le danger fasciste en le situant en dehors d’une société donnée.
Dès lors, il faut se tourner vers les causes structurelles et inhérentes au fonctionnement du mode de production capitaliste pour comprendre l’émergence du fascisme.
2. Les causes matérialistes de l’apparition du fascisme
A) Le capitalisme-impérialisme en crise
Le mode de production capitaliste repose sur une contradiction structurelle : l’anarchie de la production et la concentration des richesses entre les mains de la bourgeoisie. Pour survivre à une concurrence féroce, chaque capitaliste est condamné à une course à la productivité. En investissant massivement dans les machines pour produire toujours plus et plus vite, ils augmentent la quantité de marchandises mais, paradoxalement, réduisent la part de travail humain incorporée dans chaque produit, ce qui diminue la valeur des marchandises. Puisque seul le travail humain crée de la richesse et de la valeur, cette dynamique entraîne mécaniquement ce qu’on appelle la baisse tendancielle du taux de profit.1
C’est notamment par ce mécanisme que le capitalisme entre en crise profonde (krach boursier, chômage de masse, faillites, etc.). On le voit depuis des dizaines d’années maintenant, les crises cycliques du capitalisme sont systémiques et permanentes. Elles conduisent à une impasse, dont la résolution ne pourra passer inévitablement, soit par le socialisme, soit par un pourrissement menant à la barbarie. Les conséquences économiques et sociales de ces crises sont terribles pour les travailleurs et les peuples du monde.
Parallèlement, la crise de l’impérialisme s’intensifie, notamment avec l’émergence d’un monde multipolaire, non sans contradictions. La France, par exemple, voit son influence en Afrique s’éroder face à l’Alliance des États du Sahel (AES), qui cherche à se libérer de la tutelle de la Françafrique. Cette perte de contrôle ébranle le surprofit historiquement extrait par l’État français et la bourgeoisie impérialiste.
Face à cette situation, la bourgeoisie est contrainte de recourir à des solutions « d’urgence » pour maintenir et accroître son taux de profit : réduction des droits sociaux, allongement du temps de travail, mise en place d’une économie de guerre et d’interventions militaires, monopolisation du capital, conquête de nouveaux marchés, etc.
L’émergence du fascisme ne peut être pleinement comprise sans prendre en compte cette dimension. Pour illustrer ce propos, nous pouvons nous référer à Palmiro Togliatti, ancien dirigeant communiste italien, qui met en lumière le lien indéfectible entre impérialisme et fascisme :
« Pourquoi le fascisme, pourquoi la dictature ouverte de la bourgeoisie s’installe-t-elle aujourd’hui, précisément à cette époque ? Vous devez trouvez la réponse dans Lénine lui-même ; vous devez la chercher dans son travail sur l’impérialisme. Vous ne pouvez savoir ce qu’est le fascisme si vous ne connaissez pas l’impérialisme (…) Sur leur base (les caractéristiques de l’impérialisme) il y a tendance à une transformation réactionnaire de toutes les institutions politiques de la bourgeoisie. (…) Il y a une tendance à rendre ces institutions réactionnaires et cette tendance se manifeste, sous les formes les plus conséquentes, dans le fascisme. Pourquoi ? Parce qu’étant donné les relations entre les classes et la nécessité pour les capitalistes de garantir leurs profits, la bourgeoisie doit trouver des moyens d’exercer une forte pression sur les travailleurs »2
B) La crise de légitimité politique
Parallèlement à cela, le consentement se délite. Le capitalisme préfèrera toujours la dictature masquée du capital et le consentement passif à son système, notamment grâce aux artifices démocratiques, plutôt qu’une dictature ouverte. Dans les centres impérialistes, la démocratie bourgeoise (dictature masquée de la bourgeoisie) est une superstructure qui dépend du mode de production capitaliste. Dans le stade de développement actuel, du fait des crises cycliques, les contradictions du capitalisme deviennent de plus en plus fortes et la démocratie libérale est de moins en moins en mesure de les contenir.
Nous l’avons vu, les capitaux dans les anciennes colonies françaises se font chasser. Le capital financier va donc puiser la plus-value ailleurs, par exemple dans les services publics que l’on détruit et les salaires que l’on bloque (et qui de fait diminuent avec le mécanisme de l’inflation). La population est de plus en plus paupérisée et se met en mouvement dans des luttes protéiformes qui peuvent amener à une crise du régime. C’est ce que nous observons en France ces dernières années, où les mouvements sociaux ont été intenses (mouvement des Gilets Jaunes, luttes contre les réformes des retraites, révoltes des quartiers populaires après l’assassinat de Nahel ; ces segments des classes populaires se sont mis en mouvement de manière séparée mais ont representé une force non négligeable de remise en cause de l’ordre établi).
La bourgeoisie ne peut plus concéder des conquis sociaux comme avant, étant en danger économique (baisse de son profit). La proposition idéologique d’une société politique choisie par des « individus libres » sonne faux (répression, coups de force permanents, mise sous cloche de droits ou de libertés démocratiques, etc.), pour dévoiler un système économique et politique qui a pour unique but de survivre malgré ses contradictions. La crédibilité du capitalisme et de son système politique sont largement remis en cause.
Et c’est là que le fascisme intervient : quand les droits démocratiques peuvent représenter un frein à la bourgeoisie-impérialiste ; quand le consentement politique se délite ; quand la nécessité pour la classe dominante de recourir à la guerre devient une priorité de survie.
En clair, pour se maintenir au pouvoir, la classe dominante a besoin de deux outils : l’outil répressif (son État bourgeois) et l’outil idéologique (son idéologie). Quand l’un de ces outils est fortement remis en cause, et nous assistons bien à une crise politique aujourd’hui (crise d’hégémonie), elle recourt à des méthodes d’exceptions et pave la voie au fascisme.
C) L’objectif du fascisme : la destruction du mouvement ouvrier
Si une partie non négligeable de la bourgeoisie a recours au fascisme, c’est dans un objectif stratégique de mettre définitivement fin à toute forme de résistance sociale, économique et politique, afin qu’il n’y ait plus aucun obstacle à son objectif de maximisation de son taux de profit. C’est une des réponses concrètes à des soulèvements populaires, qui ne sont d’ailleurs pas forcément tous organisés, coordonnés et unifiés en l’absence d’un Parti communiste dans notre pays.
L’exemple du développement du fascisme en Italie est éclairant car il illustre la nécessité de détruire le mouvement ouvrier après une période révolutionnaire intense. Comme le disait Antonio Gramsci en 1920 :
« La phase actuelle de la lutte des classes en Italie est celle qui précède : soit la conquête du pouvoir politique par le prolétariat révolutionnaire, par le passage à de nouveaux modes de production et de distribution permettant une reprise de la productivité, soit une terrible réaction de la classe possédante et de la caste gouvernante. On ne reculera devant aucune violence pour soumettre le prolétariat industriel et agricole à un travail servile ; on tentera de briser inexorablement les organisations de lutte politique de la classe ouvrière (Parti socialiste) et d’incorporer les organisations de résistances économique (les syndicats et les coopératives) dans les rouages de l’État bourgeois. »3
Dans un régime fasciste, la destruction du mouvement ouvrier prend aussi la forme de la mise en place du corporatisme comme instrument de domestication de classe. L’organisation corporatiste n’est rien d’autre que l’habillage bureaucratique de la contre-révolution. En prétendant abolir la lutte des classes au nom de l’« Intérêt National », le fascisme procède à la liquidation méthodique de toute autonomie ouvrière. En intégrant de force le prolétariat dans des structures verticales où il siège aux côtés du patronat sous l’œil de l’État policier, le corporatisme brise la solidarité horizontale des travailleurs et sanctuarise la propriété privée des moyens de production. C’est une forme exacerbée de collaboration de classe imposée par la terreur : en interdisant la grève et en dissolvant les syndicats de classe, cette machine transforme le travailleur en un rouage passif de la machine de guerre impérialiste, tout en garantissant aux monopoles capitalistes un contrôle absolu sur une main-d’œuvre atomisée et dépolitisée.
Ces structures peuvent préexister avant l’instauration d’un régime fasciste, ou perdurer par la suite comme en France à travers le système des Ordres professionnels, notamment l’Ordre des médecins né sous Vichy.
D) Des formes historiques différentes
Les formes historiques du fascisme changent en fonction des structures et réalités sociales, économiques et politiques du moment. L’appareil idéologique du fascisme d’une époque a pu prendre une certaine forme et à d’autres périodes historiques elle en prendra des nouvelles en fonction de la réalité sociale.
Le fascisme prend des formes nationales et historiques spécifiques. Ces formes ne peuvent être définies de manière universelle. Par exemple, l’antisémitisme était le principal ressort du régime nazi, tandis que l’islamophobie semble jouer un rôle similaire dans le processus de fascisation actuel en France.
Prenons l’exemple du fascisme en Allemagne, que Dimitrov décrit comme incarnant « la barbarie médiévale et la sauvagerie » dans sa forme nazie. Avant que le capital financier ne se rallie pleinement au NSDAP, de nombreux mouvements fascistes existaient, dont certains n’étaient pas explicitement antisémites. L’« offre » du mouvement d’Hitler a trouvé un écho favorable car elle avait le pouvoir de mobiliser efficacement une base sociale, répondant ainsi à une « demande » (celle de la grande bourgeoisie réactionnaire).
Si le fascisme prend des formes historique différentes, il comporte néanmoins des traits communs : d’une part, il est l’émanation des intérêts des impérialistes (voir la 3.), d’autre part, il se dissimule souvent sous le masque de défenseur d’une « nation lésée » et en appelle au sentiment national blessé, usant d’outils de division afin de faire porter le poids de la crise sur les épaules des travailleurs.
3. Définition du fascisme
À partir de l’ensemble de ces éléments, la définition de Georges Dimitrov, prononcée lors du VII° congrès de l’IC, nous semble la plus pertinente et complète pour comprendre la nature du fascisme :
« Le fascisme au pouvoir est, comme l’a caractérisé avec raison la XIIIe Séance Plénière du Comité exécutif de l’Internationale Communiste, la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins, les plus impérialistes du capital financier. »
Le fascisme est donc la combinaison de 3 facteurs :
- La dictature terroriste ouverte : Passage d’une dictature «masquée» de la bourgeoisie, appelée démocratie (où l’exploitation perdure mais avec des libertés formelles souvent arrachée par la classe travailleuse), à un régime ouvertement dictatorial, où la terreur d’État est érigée en système, où les organisations ouvrières et populaires, ainsi que les opposants sont (y compris physiquement) détruits.
- Des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins, les plus impérialistes : Toute la bourgeoisie n’est pas fasciste. Certains secteurs peuvent préférer temporairement des méthodes de domination plus «douces». Mais en période de crise aiguë, ce sont les fractions les plus parasitaires, les plus liées à la nécessité de la guerre, les plus chauvines, qui prennent le dessus et s’imposent.
- Le pouvoir du capital financier : Le capital financier est la fusion du capital bancaire, industriel et commercial. C’est la nature de classe du fascisme, comme l’émanation des grands monopoles et du système financier. Le fascisme est un recours pour la préservation de ses intérêts.
4. Distinguer nature et base de classe du fascisme
Jusqu’à présent, nous avons démontré que le fascisme est l’émanation des fractions réactionnaires de la grande bourgeoisie impérialiste en période de crise. Cependant, au quotidien, les exactions et la violence de rue exercées par les fascistes ne sont pas le fait de grands-bourgeois en costume. De plus, les groupes fascistes peuvent avoir leurs propres objectifs et adopter des formes et expressions politiques distinctes. Certains groupes peuvent privilégier certaines questions ou méthodes par rapport à d’autres. Pour bien comprendre cela, il est essentiel de faire la distinction entre la nature et la base sociale de classe du fascisme.
A) Nature de classe
Le fascisme en tant que régime défendant les intérêts de la frange la plus réactionnaire de la bourgeoisie élargit progressivement son audience en période de crise aux autres fractions de cette classe. Ces autres fractions auparavant “opposées au fascisme” se tournent vers celui-ci lorsque ses intérêts et son mode de production sont menacés par le mouvement populaire et/ou la crise de son domaine colonial. La nature de classe du fascisme est donc bien celle de la bourgeoisie impérialiste, le fascisme ayant comme finalité de servir ses intérêts.
Heinrich Brüning, ancien chancelier allemand et fervent anti-communiste, a été témoin privilégié du ralliement de la grande-bourgeoisie au NSDAP. Dans une célèbre lettre datée d’août 1937, il a fait part de ses observations sur ce sujet :
« La véritable ascension de Hitler commença seulement en 1929, lorsque les grands industriels allemands et d’autres refusèrent de continuer à distribuer de l’argent à une foule d’organisations patriotiques qui avaient jusque-là mené tout le travail pour le « Risorgimento » (« résurrection », allusion à l’Italie du 19e siècle s’unifiant) allemand. Leur point de vue était que ces organisations étaient trop progressistes de leur point de vue social. Ils étaient contents que Hitler voulait radicalement priver de droit les travailleurs. Les donations d’argent retenues aux autres organisations s’en allèrent à l’organisation de Hitler. C’est naturellement tout à fait le traditionnel début du fascisme ».
B) Base de classe
Cependant, pour que cela fonctionne, il faut une base sociale et une mobilisation par le bas qui passe par l’adhésion idéologique et pratique de masses instrumentalisées, qui sont in fine, consciemment ou non, au service des fractions réactionnaires du capital financier.
Le mouvement fasciste dispose d’une autonomie relative. Les organisations fascistes se livrent une concurrence pour être reconnues par la classe dominante. Chacune tente d’apporter la preuve qu’elle est en mesure d’instrumentaliser la colère sociale et de la détourner vers d’autres cibles bouc-émissaire. Pour mener à bien cette “conquête des masses” dont elles ont besoin pour être adoubées par la classe dominante, elles n’hésitent pas à mettre en avant démagogiquement la défense des travailleurs et à tenir un discours de troisième voie c’est-à-dire ni capitaliste, ni communiste (national-socialiste, patriotique, national-chrétien, corporatiste, etc.). Ces organisations fascistes sont en quelque sorte des “offres de fascisme” en concurrence. C’est l’une de ces offres que financera et que parainera le capital financier quand ses intérêts en crise l’orienteront vers une “demande de fascisme”. Le discours démagogique fasciste est redoutable en période de crise où se déploient les processus de précarisation et de paupérisation d’une part et le processus de déclassement de nombreuses couches moyennes en voie de prolétarisation. Si les couches moyennes désorientées sont fréquemment les plus sensibles à cette démagogie en raison de l’effondrement de leur monde et de l’image qu’elles ont d’elles-mêmes, elle touche également dans la durée les classes populaires inorganisées.
Il est essentiel de saisir la dynamique entre ces acteurs de classe : comment la grande bourgeoisie réactionnaire oriente et manipule l’opinion publique, l’écho que ces idées trouvent au sein de la population, et la mobilisation qui en résulte. En bas, il s’agit de l’action des fractions fascistes qui pensent, agissent et dont l’influence sert de fait les intérêts de cette grande bourgeoisie.
Antonio Gramsci et Palmiro Togliati évoquent dans les thèses de Lyon en 1926 le lien entre nature de classe et base de classe :
« Le fascisme, en tant que mouvement de réaction armée ayant pour but la désagrégation et la désorganisation de la classe laborieuse pour la neutraliser, s’inscrit dans la politique traditionnelle des classes dirigeantes italiennes et dans la lutte du capitalisme contre la classe ouvrière. Il est favorisé donc, dans ses origines, dans son organisation et dans son développement, par l’appui de tous les vieux groupes dirigeants sans distinction (…). Mais, socialement, le fascisme trouve sa base dans la petite bourgeoisie urbaine et dans une nouvelle bourgeoisie agricole, apparue avec les transformations de la propriété foncière dans certaines régions. »4
Historiquement, la base de classe du fascisme se situe principalement dans les couches moyennes. En effet, les classes sociales dites intermédiaires (qui se trouvent entre la classe dominante bourgeoise et le prolétariat) sont les premières touchées par la monopolisation du capital, surtout en temps de crise : la petite bourgeoisie propriétaire des moyens de production est dévorée par la concurrence et la monopolisation, et les employés privilégiés sont de plus en plus précaires (du fait de la baisse tendancielle du taux de profit). Ces deux classes intermédiaires ont intérêt à rompre avec le mode de production actuel qui contrarie leurs intérêts, mais ne souhaitent pas être associées au prolétariat. Ils sont donc attirés par cette troisième voie.
L’historien communiste allemand Kurt Gossweiler décrit le ressort de mobilisation d’une base sociale du fascisme sous sa forme nazie :
« Il s’agissait en fait des couches de la population privées de plus en plus de leur base existentielle par la puissance croissante du gros capital. Il s’agissait de ceux que l’inflation et la crise économique mondiale spoliaient de plus en plus de leurs économies, ceux qui ne pouvaient pas résister à la concurrence trop puissante des groupes industriels et des chaines de grands magasins, et que les taux usuraires pratiqués par les banques précipitaient dans un abîme de dettes toujours plus profond. Il faut y ajouter les couches des employés et des fonctionnaires qui perdaient dans la crise leur position privilégiée par rapport aux ouvriers (…) Un profond sentiment antimonopoliste gagna une grande part de la petite-bourgeoisie et l’amena à chercher une alternative au capitalisme. Elle cherchait une alternative qui lui permette de conserver son statut de petite-bourgeoisie, tant face au danger réel d’être dépossédée et ruinée par le gros capital que face au danger imaginaire mal suggéré d’être expropriée par le socialisme. Le « national-socialisme » proposé par les nazis répondait précisément à ces attentes et à ces craintes. »5
Pour expliquer la mise en place d’un régime fasciste, il faut donc croiser l’« offre de fascisme » (la base sociale du fascisme en mouvement) à mettre en lien avec la « demande de fascisme » (nature de classe du fascisme).
C) La nature de classe du fascisme n’est pas petite-bourgeoise
Nous contestons donc l’idée, défendue par certains courants, selon laquelle la base sociale du fascisme (le moyen) et sa nature de classe (la finalité) sont indissociables et ne font qu’une, celle d’une nature de classe du fascisme intrinsèquement petite-bourgeoise, et d’une lutte “du bas vers le haut”. Cette vision suggère que le fascisme agirait de manière totalement autonome avant de s’allier avec le grand capital, en cas de menace révolutionnaire organisée.
Nous identifions plusieurs limites à cette interprétation, qui influence la pratique concrète de certaines organisations.
Premièrement, le développement considérable des forces productives a réduit l’importance de la petite bourgeoisie au sens de Marx. Cette lecture met l’accent sur un mouvement de petit-commerçants et d’artisans, alors qu’aujourd’hui, la base sociale du fascisme (qui est dans cette approche synonyme de sa nature) comprend une partie non négligeable du prolétariat précarisé et des classes moyennes salariées.
Deuxièmement, ce courant pense le fascisme comme une réponse à une révolution ouvrière imminente, à un mouvement ouvrier organisé puissant. Or, le fascisme progresse aujourd’hui alors que, objectivement, si les mouvements populaires perdurent et s’intensifient, le mouvement ouvrier est affaibli par l’absence d’un Parti Communiste. Il n’y a objectivement pas de poussée révolutionnaire matérialisée pour le moment (même si les choses peuvent aller très vite).
L’observation de la réalité démontre que l’essor des exactions fascistes n’est jamais un phénomène neutre, elle n’est pas le résultat d’une lutte entre la petite-bourgeoisie contre le capital financier mais plutôt une construction délibérée « par le haut » qui s’appuie évidemment sur des idées ultra réactionnaires et chauvines présentes, diffusent et entretenues dans la société, en particulier par les groupes fascistes. Il suffit d’allumer n’importe quelle chaîne de télévision, qu’elle appartienne à l’État bourgeois ou à un milliardaire, pour constater la nature du discours ultra-réactionnaire et fascisant produit et diffusé, reflet de l’idéologie dominante.
Cette interprétation, celle qui dit “vu qu’il n’y a pas de mouvement révolutionnaire organisé conséquent, il n’y a donc pas de risque fasciste, l’absence de chemises brunes dans les rues l’atteste” est inopérante. Elle ne permet ni de faire face au danger fasciste, ni d’identifier le processus de fascisation qui se manifeste lorsque le capitalisme et l’impérialisme sont en crise. En effet, dans cette approche, la nature du fascisme n’est pas une réponse de la bourgeoisie impérialiste lorsqu’elle est en crise, mais exclusivement l’expression d’une révolte de la petite-bourgeoisie.
D) Déviation de droite ou gauchiste sur la question fasciste
Dans la lutte contre le fascisme, l’absence de pensée dialectique entre la base et la nature de classe du fascisme amène à deux dérives, droitières ou gauchistes, qu’on est amené à retrouver régulièrement à gauche.
La première dérive, droitière, consiste à détacher la question du fascisme de sa nature de classe (les éléments les plus réactionnaires du capital financier) ; ainsi la lutte pour la démocratie suffirait et il faudrait s’allier avec n’importe quel mouvement inscrit dans la tradition démocratique pour lutter contre le fascisme (“barrage républicain”).
Or, cette vision oublie le rôle de la classe dominante, ainsi que le rôle du capital en crise dans le développement du fascisme. En effet, la bourgeoisie tend naturellement à choisir l’option fasciste lorsque ses intérêts sont mis en cause. Aussi, ses politiques renforcent la base sociale du fascisme en produisant massivement du déclassement. Cette dérive doit être combattue car il n’y aura pas de résolution définitive du problème fasciste sans révolution.
La deuxième dérive, gauchiste, consiste à assimiler la démocratie bourgeoisie et le fascisme, en disant qu’au fond ce serait exactement la même chose.
Or, si il y a bien un lien entre les deux, l’un ne détermine pas forcément l’autre, tout dépend du rapport de force exprimé dans la lutte politique. Aussi, cette logique nie l’intérêt pourtant nécessaire d’une lutte spécifique, stratégique et tactique contre le fascisme. Il est important de rappeler que le passage d’une démocratie bourgeoise au fascisme représente un saut qualitatif. Dimitrov ne disait pas autre chose dans son rapport présenté le 2 août 1935 :
« L’arrivée du fascisme au pouvoir, ce n’est pas la substitution ordinaire d’un gouvernement bourgeois à un autre, mais le remplacement d’une forme étatique de la domination de classe de la bourgeoisie – la démocratie bourgeoise – par une autre forme de cette domination, la dictature terroriste déclarée. »
5. La fascisation comme processus
Notre méthode d’analyse dialectique comprend quatre paramètres :
- L’interconnexion entre tous les éléments du système.
- L’analyse des processus comme un mouvement.
- Le changement de nature d’un système par un autre à la suite d’une certaine quantité d’événements.
- Enfin, les contradictions comme moteur.
Il existe en premier lieu une connexion intrinsèque entre le mode de production capitaliste (infrastructure) et la démocratie bourgeoise (superstructure). Les différentes contradictions de ce mode de production (baisse tendancielle du taux de profit) menacent le système politique qu’est la démocratie bourgeoise. Pour répondre à cette crise idéologique et matérielle, la proposition fasciste (interconnectée avec le rapport de production spécifique de l’impérialisme), elle-même en contradiction avec les principes fondamentaux de la démocratie bourgeoise, devient une solution pour la classe dominante. Une influence réciproque de ces deux systèmes politiques contradictoires (démocratie bourgeoise – fascisme) va alors voir le jour et s’exprimera dans une certaine quantité d’événements (banalisation du racisme médiatique, lois discriminatoires envers certaines communautés, augmentation de la répression ouvrière, présence d’une base fasciste au sein de l’armée et la police, etc.).
L’ensemble de ces éléments cumulatifs, c’est ce que Dimitrov dans son rapport de 1935 appelle des “étapes préparatoires”, comme expression d’un processus :
« Quiconque ne lutte pas, au cours de ces étapes préparatoires, contre les mesures réactionnaires de la bourgeoisie et le fascisme grandissant, n’est pas en état d’entraver la victoire du fascisme, mais au contraire la facilite. »
C’est cette dynamique, qui trouve son fondement sur la base d’un rapport de production en crise, qui, arrivée à un certain stade quantitatif, basculera qualitativement vers le fascisme.
Dès lors, avant la prise du pouvoir fasciste a lieu une phase de fascisation, durant laquelle la bourgeoisie installe des éléments fascistes, afin de pouvoir imposer le fascisme lorsqu’elle en aura besoin. Par conséquent, la fascisation ne mène pas nécessairement au fascisme. Tout dépend de la résistance de ceux qui sont en face. Aussi, un·e fasciste au pouvoir (Trump aux USA, Meloni en Italie) ne fait pas un régime fasciste.
De même, parler de fascisation permet de ne pas faire de « comparaison fétichiste », c’est-à-dire l’idée que pour être qualifié de fasciste il faudrait un mouvement qui ressemble trait pour trait aux régimes des années 1930. Nous pouvons par exemple prendre appui sur les écrits du sociologue Alberto Toscano qui voit le fascisme comme une possibilité latente au sein du capitalisme. Il ne surgit pas de nulle part, mais s’active, comme on l’a vu, lorsque les structures de pouvoir traditionnelles se sentent menacées. Aussi, cet auteur montre une forme de “déjà-là” fasciste notamment exercé par l’État contre des populations de banlieues populaires, comme extension des méthodes coloniales et racistes. Pour notre part nous plaçons ces politiques dans la fascisation en cours, mais ces analyses sont pertinentes à étudier et méritent notre attention.
Conclusion
Une certitude s’impose : le fascisme n’est ni un accident de l’histoire, ni un simple délire idéologique. En rompant avec une vision idéaliste qui n’y verrait qu’une folie collective, l’analyse matérialiste nous permet de le voir pour ce qu’il est : la réponse ultime et violente du système capitaliste à ses propres contradictions. Lorsque la classe dominante ne peut plus régner par l’artifice démocratique, elle doit recourir à la « dictature terroriste ouverte » pour sauver ses monopoles.
Pour nous, il est important de retenir plusieurs éléments essentiels :
- Il faut bien distinguer la base de classe du fascisme (couche moyenne déclassée, actions de rue) de sa nature de classe (le capital financier) ;
- Un contenu, plusieurs formes : la forme nationale du fascisme varie selon la réalité sociale, économique et politique. Son objectif reste partout le même : détruire le mouvement ouvrier et militariser la société ;
- Le processus de fascisation montre que le fascisme ne tombe pas du ciel : c’est un processus d’accumulation de changements quantitatifs vers un saut qualitatif.
Comprendre ces mécanismes ne suffit pas ; il faut les démanteler ! Face à la menace, la riposte doit prendre la forme d’une action antifasciste qui privilégie l’unité à la base, l’organisation par le bas, l’auto-défense contre les groupes fascistes et l’État, ainsi que la lutte contre le capitalisme et l’impérialisme.
En effet, seul le renversement du capitalisme et l’instauration du socialisme-communiste par la mise en place de la dictature du prolétariat permettra d’écarter définitivement le danger fasciste, en brisant la résistance des exploiteurs et en imposant l’exercice réel du pouvoir par la majorité travailleuse.
La reconstruction communiste est aussi un enjeu car l’attrait du fascisme est la conséquence de l’absence d’une alternative révolutionnaire de classe audible et organisée en capacité d’impulser un contre-discours et d’offrir d’autres perspectives populaires que celles de la barbarie.
Contre le capital, le fascisme et la guerre, nous répondons : unité populaire !
- C’est là que le piège se referme : pour écraser la concurrence, le patron remplace les bras par des machines (l’intelligence artificielle et la robotique de pointe aujourd’hui) . Il produit plus, mais chaque objet perd de sa valeur. Résultat, il doit investir toujours plus d’argent dans du matériel coûteux pour gagner de moins en moins sur chaque pièce produite. C’est le serpent qui se mord la queue : le système finit par s’asphyxier sous le poids de ses propres investissements. ↩︎
- Palmiro Togliatti, « Huit leçons de Palmiro Togliatti », préf. Jean Rony et trad. Mathé Marcellesi, Recherches internationales à la lumière du marxisme, n° 68, 3° trimestre 1971. ↩︎
- Antonio Gramsci, « Pour un renouveau du Parti socialiste », trad. Gilbert Moget et Armand Monjo, in Écrits politiques I (1914-1920), Paris, Éditions Sociales, 1974. ↩︎
- Antonio Gramsci et Palmiro Togliatti, « La situation italienne et les tâches du Parti communiste italien (Thèses de Lyon) », trad. Jean-Marie Vincent, Programme communiste, n° 36, octobre-décembre 1966. ↩︎
- Kurt Gossweiler, Hitler. L’irrésistible ascension ? Essai d’interprétation fasciste, trad. de l’allemand par Maurice Goldring, Paris, Éditions sociales, coll. « Problèmes », 1976 ↩︎


