Nasrallah : le miracle de la révolution mondiale

Cet article, rédigé par l’intellectuel universitaire palestinien Sayf Daana, membre du FPLP, a été publié par le journal de gauche libanais Al-Akhbar, le samedi 26 septembre 2026, à l’occasion du deuxième anniversaire de l’assassinat de Sayyed Hassan Nasrallah.

« Jamais, dans le théâtre de l’histoire, une seule personnalité n’est apparue dotée d’un talent plus grand que celui de ce révolutionnaire à la peau brune. »

C. L. R. James à propos de Toussaint Louverture (Les Jacobins noirs)

À cette même période, il y a deux cent trente-cinq ans, précisément dans la soirée du 14 août 1791, Dutty Boukman, alors chef des insurgés haïtiens, donna ses dernières instructions aux dirigeants de la révolution venus le rencontrer de nuit dans le « Bois-Caïman », portant des torches pour éclairer leur chemin, au cours d’une nuit décrite par les historiens comme particulièrement orageuse. Une semaine plus tard, le 22 août, la révolution éclata dans les plaines du Nord autour de la ville du Cap-Haïtien. Ce jour-là, les insurgés incendièrent plus de 1 200 plantations et tuèrent plus d’un millier de colons blancs. « Toute la partie nord de la ville devint alors un champ de ruines. L’horizon tout entier n’était plus qu’un immense mur de feu, d’où s’élevaient sans cesse de grandes quantités d’une épaisse fumée noire, à tel point que les habitants de la ville ne purent distinguer la nuit du jour pendant trois semaines consécutives, tandis que la paille de canne à sucre brûlée tombait comme des flocons de neige, recouvrant la ville et le port et menaçant de les détruire complètement. »

Douze ans après cette nuit, et après plusieurs cycles de combats extrêmement sanglants, au cours desquels moururent le premier chef de la révolution, Dutty Boukman, en novembre 1791, puis son brillant successeur Toussaint Louverture, mort en détention en France le 7 avril 1803, les révolutionnaires haïtiens vainquirent les forces de l’Amérique, de la France, de l’Espagne et de l’Angleterre, ainsi que leurs armées considérables, leurs immenses ressources financières et leurs armes sophistiquées. Jean-Jacques Dessalines, qui dirigea la dernière phase de la révolution, proclama l’indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804.

Cent vingt-six ans plus tard, ou il y a environ cent dix ans, précisément à 21 h 45 le 6 novembre 1917 (25 octobre selon le calendrier julien), le croiseur Aurora, alors ancré sur les rives de la Neva qui traverse la ville de Petrograd, tira un coup de canon retentissant dans les airs. C’était le signal donné à l’armée bolchevique et à ses partisans d’attaquer le Palais d’Hiver. Peu après, des détachements de l’Armée rouge pénétrèrent dans le Palais d’Hiver comme un ouragan. L’histoire entrait alors dans une nouvelle phase qui allait changer le monde.

Les grands événements historiques et les scènes extraordinaires se succédèrent ensuite. Trente-neuf ans après cette nuit, et quatre ans et trois jours après la révolution de juillet 1952, précisément à 20 h 30 le 26 juillet 1956, depuis la place Mansheya à Alexandrie, le président Gamal Abdel Nasser annonça la nationalisation du canal de Suez. Cette annonce marqua une transformation de l’idée de communauté et de nation arabe en une force historique considérable, opposée à la stratégie de domination coloniale occidentale. Dix-neuf ans plus tard, le 29 avril 1975, le général vietnamien Văn Tiến Dũng donna à l’Armée populaire vietnamienne l’ordre de commencer la mise en œuvre de la « campagne Ho Chi Minh » et de libérer Saïgon.

Deux jours seulement après, le 1er mai, le monde assista avec stupeur à l’entrée des chars de l’Armée populaire dans le palais présidentiel, signe éclatant de la défaite de l’empire le plus puissant de l’histoire. Trois ans et neuf mois après la libération de Saïgon, le 1er février 1979, des millions d’Iraniens insurgés contre le régime du Shah depuis janvier 1978 accueillirent l’ayatollah Khomeini, de retour d’exil en vainqueur. Deux mois plus tard, le 1er avril 1979, fut proclamée la création de la République islamique.

Le 25 mai 2000, vingt-cinq ans et vingt-cinq jours après la libération de Saïgon, et vingt et un ans et trois mois après le retour de l’ayatollah Khomeini, au terme d’une scène spectaculaire de retrait chaotique et de défaite humiliante, un officier israélien vaincu et brisé dans son esprit, nommé Benny Gantz, ferma la porte de Fatima dans le sud du Liban, croyant, avec son gouvernement, qu’une porte de fer pouvait empêcher les conséquences de cette défaite amère, la première de l’histoire du conflit arabo-israélien. Mais cette dynamique allait s’amplifier, et cet événement décisif, par sa date, son moment, sa signification et son dirigeant, allait constituer un modèle exceptionnel parmi les modèles exceptionnels qui l’avaient précédé, comme nous allons le voir.

Ce qui est frappant, c’est que tous ces événements historiques, ainsi que de nombreux autres événements similaires en Amérique latine, en Afrique et en Asie, ne se sont pas produits depuis, ni dans, les lieux où ils étaient censés ou supposés commencer et se dérouler. Car, comme cela semblait évident pour beaucoup, le centre du monde capitaliste était l’endroit supposé, naturel et attendu où devait se former et d’où devait émerger la force historique capable de transformer et de libérer le monde. Dans les pays du centre du capitalisme mondial se concentraient les usines, les capitaux et les technologies ; c’est là que s’étaient constituées des classes sociales modernes ; et c’est également là que la contradiction historique fondamentale entre le capital et le travail s’était manifestée avec le plus de clarté et de maturité.

Mais l’histoire des siècles passés, particulièrement celle du XXe siècle et de la partie déjà écoulée du XXIe siècle, raconte une histoire tout autre. Ce qui relie toutes ces scènes extraordinaires et impressionnantes, ainsi que les autres véritables événements révolutionnaires qui ont marqué le monde, c’est qu’ils ne se sont pas produits en Europe ou aux États-Unis, mais dans la périphérie, dans les marges, dans le Sud global.

Ce qui peut apparaître dans ce récit comme un paradoxe majeur est, au fond, l’expression d’une structure d’intérêts qui fait que l’initiative de conduire l’action historique se déplace objectivement vers les lieux où les contradictions du système mondial sont les plus concentrées et les plus aiguës, c’est-à-dire vers le Sud global. Ainsi, les lieux de soumission sont devenus des lieux de lutte et de résistance. C’est précisément pour cette raison qu’Anouar Abdel-Malek s’est opposé à la vision du prolétariat occidental comme porteur du changement révolutionnaire mondial et qu’il a lié la possibilité de briser l’hégémonie capitaliste à la formation d’un front contre-hégémonique réunissant libération nationale et révolutions sociales. Franz Fanon a défendu une position similaire dans Les Damnés de la Terre, tout comme Amílcar Cabral dans ses écrits sur les mouvements de libération et la culture.

Le discours de mai : le manifeste du Sud global

Le 26 mai 2000, à l’issue du discours historique de la victoire, le martyr Hassan Nasrallah s’adressa aux Palestiniens, aux Arabes et aux musulmans, exposant certaines des leçons de l’expérience de la résistance islamique au Liban et présentant cette victoire comme un modèle dont les peuples arabes et musulmans, notamment le peuple palestinien, pouvaient s’inspirer :

« Cette victoire, nous l’offrons à notre peuple opprimé en Palestine occupée et aux peuples de notre nation arabe et islamique. D’ici, de Bint Jbeil libérée, je m’adresse au peuple palestinien opprimé, martyrisé, persécuté. Ô peuple palestinien : ton destin est entre tes mains… Ô peuple palestinien, votre chemin vers la liberté est celui de la résistance et de l’Intifada, de la résistance sérieuse et de l’Intifada véritable ; pas l’Intifada dans le cadre d’Oslo, ni l’Intifada au service du négociateur qui renonce à ses droits à Stockholm… Ce modèle libanais de haut niveau, nous l’offrons à notre peuple en Palestine. »

Il pourrait sembler au lecteur ou à l’observateur que le martyr victorieux développait, dans ce discours, une démonstration historique définitive face aux choix négociateurs de la direction palestinienne et de certains régimes arabes, lesquels, à la veille même de la libération, avaient montré que leur trajectoire était essentiellement conçue pour liquider la question palestinienne et les causes arabes conformément à des arrangements régionaux et internationaux plus vastes.

Cependant, la portée du discours du martyr qui avait dirigé la résistance, au sommet de cette période, vers la victoire de mai, dépasse largement cette dimension. Le martyr s’adressait également, et développait son argumentation, à l’ensemble des peuples et des révolutionnaires du Sud global. Les accords d’Oslo et le processus de négociation choisi par la direction palestinienne et certains États arabes n’étaient pas seulement le résultat d’un contexte palestinien local, ni même uniquement celui de la situation arabe et régionale. Ils étaient également, et peut-être plus fondamentalement encore, liés à la structure internationale qui s’était constituée après la fin de la guerre froide et au déséquilibre des rapports de force mondiaux en faveur des États-Unis et du camp occidental.

Pour comprendre la singularité de l’expérience incarnée alors par la résistance islamique au Liban sous la direction du martyr Nasrallah, il est nécessaire de la replacer dans le contexte historique qui précédait les accords d’Oslo. Le monde se trouvait alors dans une situation proche d’une soumission et d’un assujettissement arabes et mondiaux absolus, à l’exception de l’existence de la résistance islamique au Liban, qui constituait l’unique exception dans la région arabe.

À la fin des années 1980 et au début des années 1990, le monde connut de profondes transformations qui conduisirent à une reconfiguration stratégique de l’ordre international avec la fin du système bipolaire. En juin 1989, la Pologne fut le premier pays d’Europe de l’Est et du Pacte de Varsovie à tomber et à connaître une transition complète vers le camp capitaliste. La Hongrie lui emboîta le pas trois mois plus tard.

Avant que les autres dominos du Pacte de Varsovie ne tombent et que celui-ci soit officiellement dissous en juillet 1991, Berlin et son mur s’effondrèrent : ce fut l’événement symbolique de la fin du camp socialiste. Le 26 décembre 1991, le Soviet suprême tint sa dernière réunion et annonça officiellement et définitivement la dissolution de l’Union soviétique, divisée en quinze États. Une période historique entière prenait ainsi fin.

La conséquence essentielle, qui allait affecter toutes les régions du monde, fut le passage d’un ordre international relativement équilibré, imposé par la bipolarité, à une hégémonie américaine absolue.

Dans le monde arabe et régional, les transformations ne furent pas moins profondes ; elles constituaient le reflet de la réalité internationale. Le matin du 17 janvier 1991, depuis le territoire arabe du Golfe précisément, et avec la participation d’armées arabes, commença la guerre américaine contre l’Irak. Elle aboutit à l’élimination de l’une des principales puissances arabes et régionales et à une nouvelle configuration des rapports de force régionaux.

Aux États-Unis, protecteurs de l’entité sioniste, il n’y eut pas de manifestation plus claire de l’euphorie de la victoire que le récit de la « fin de l’histoire », formulé par Francis Fukuyama à la suite de l’effondrement de l’Union soviétique. Mais l’histoire ne s’arrête pas, contrairement aux élucubrations de Fukuyama, et elle ne peut pas davantage s’achever à un point donné. La formule de Fukuyama reflétait néanmoins l’état d’esprit intellectuel et politique dominant de cette période : le modèle occidental aurait remporté une victoire définitive, décisive et absolue, tandis que les grandes alternatives idéologiques et politiques seraient incapables de proposer un modèle mondial concurrent.

L’idéologie de la fin de l’histoire faisait partie d’un moment plus large au cours duquel furent consolidées la domination politique, économique et cognitive absolue de l’Occident, ainsi qu’une entreprise d’évacuation politique, voire historique, de la connaissance et de réduction au silence de la voix des peuples du monde, particulièrement celle des peuples vulnérables du Sud global.

Ainsi, au début des années 1990, l’ordre international semblait s’orienter vers la consolidation d’un modèle mondial unique, sur les plans politique, économique et culturel, dirigé par les États-Unis et leurs alliés.

Le paysage mondial donnait l’impression d’une soumission et d’un assujettissement universels complets à l’hégémonie américaine. L’idée même de résister et de refuser ces arrangements semblait relever de la folie et du suicide, et sa victoire aurait nécessité un miracle.

À l’exception de Cuba, de la Chine et de la Corée du Nord, il ne restait plus du camp opposé à l’hégémonie capitaliste que le Vietnam et le Laos, qui allaient progressivement adopter des programmes de réforme néolibérale. Seuls le dirigeant cubain Fidel Castro, qui considérait la soumission au capitalisme comme une renonciation à l’indépendance de Cuba et aux objectifs de sa révolution, et le martyr Hassan Nasrallah, qui venait de prendre le secrétariat général et la direction de la résistance le 16 février 1992 en déclarant : « Nous poursuivrons cette voie », exprimaient ouvertement leur volonté de continuer à résister à l’hégémonie.

Pour comprendre plus profondément la portée de cette phrase du martyr, « Nous poursuivrons cette voie », qui allait constituer la doctrine de la résistance ayant remporté la victoire en mai 2000, en juillet, puis dans l’action de soutien, et qui a résisté à Al-Taher et jusqu’à aujourd’hui, il faut également comprendre son contexte historique.

Le martyr ne prit pas la direction du Hezbollah et de la résistance à un moment de montée révolutionnaire arabe et mondiale, comme ce fut le cas pour nombre de dirigeants des mouvements de libération du Sud global depuis le milieu du XXe siècle.

Les conditions internationales de l’époque, particulièrement la structure bipolaire, offraient aux mouvements de libération nationale et de résistance, ainsi qu’à leurs dirigeants, d’importantes marges de manœuvre. Elles leur fournissaient également un soutien international incarné par une superpuissance dirigeant une alliance militaire — le Pacte de Varsovie — et une alliance économique mondiale — le Comecon.

Le martyr, lui, ne se trouvait pas seulement confronté aux conditions locales, régionales et internationales les plus difficiles ; il devait également diriger la résistance et obtenir des résultats sans précédent à un moment de reflux révolutionnaire général et de capitulation généralisée, à l’échelle mondiale, arabe et même palestinienne, tandis que les soutiens politiques internationaux dont avaient bénéficié les mouvements de libération précédents disparaissaient et qu’un ordre international unipolaire dirigé par les États-Unis se consolidait.

La victoire de mai 2000 ne peut donc pas être considérée uniquement comme une réalisation militaire majeure et spectaculaire — ce qu’elle fut en partie — ni seulement comme une victoire sans précédent pour le Liban et les Arabes — ce qu’elle fut également à certains égards.

La comprendre dans son contexte historique local, régional et mondial signifie qu’elle constitua un défi pratique et réel, voire le seul défi de l’époque, à une conception et à une trajectoire historiques qui s’étaient imposées mondialement depuis le début des années 1990 : l’idée selon laquelle l’ère des mouvements de libération et de résistance était définitivement révolue, et que la seule voie désormais possible était celle des règlements politiques sous l’égide du nouvel ordre international et conformément à ses exigences et à ses intérêts, ou bien la confrontation avec la violence de l’ensemble du système international.

Ainsi, le discours du martyr Nasrallah à Bint Jbeil n’était pas simplement une célébration de la libération du Sud-Liban — même s’il l’était en partie, de la part du premier dirigeant libanais, arabe et musulman à avoir libéré un territoire occupé — ni même seulement un appel aux Palestiniens, aux Arabes et aux musulmans à adopter le choix de la résistance, même si tel était également son objectif en partie, de la part d’un dirigeant arabe exceptionnel qui avait compris mieux que quiconque la centralité de la Palestine pour la question arabe et islamique et pour la révolution mondiale.

Il portait également, dans sa structure et son contexte plus large, une conception humaine et universelle de la signification de la résistance à l’ère de l’unipolarité.

À ce moment précis, à Bint Jbeil, le martyr cessa d’être simplement un dirigeant libanais sans précédent, ou un dirigeant arabe ou musulman exceptionnel. Il devint un dirigeant internationaliste, et son discours de mai prit la forme d’un manifeste de la résistance dans le Sud global et de la révolution mondiale.

Le discours et la pratique du martyr depuis son accession au secrétariat général du Hezbollah en février 1992, moins de deux mois après l’achèvement de la désintégration totale de l’ancien ordre international et la consolidation de l’ordre unipolaire, ainsi que la victoire du modèle de résistance islamique au Liban huit ans seulement plus tard, rouvrirent largement la discussion sur la place des peuples du Sud global dans l’ordre international qui s’était constitué après la guerre froide et sur leurs possibilités d’action et de résistance.

Les choix des peuples du Sud global se limitent-ils à s’adapter au système mondial existant et à satisfaire ses conditions, qui s’apparentent à l’acceptation de l’asservissement ? Ou peuvent-ils, par la résistance et les sacrifices, ouvrir des trajectoires alternatives et opposées ?

On peut entrevoir certains éléments de réponse à cette question dans la dynamique régionale de contre-hégémonie fondée par la victoire de mai et par la constitution d’un espace et d’un soutien régional à la résistance palestinienne. Son premier écho fut l’Intifada d’Al-Aqsa, quatre mois plus tard, avant d’évoluer jusqu’à son « Déluge ».

La guerre de juillet : l’opposition au système

Puis vint juillet 2006, et la confrontation qui révéla beaucoup plus que nombre de guerres comparables. Elle ne révéla pas seulement ce qui était déjà connu — à savoir que le Hezbollah ne faisait pas face seul à l’entité sioniste —, mais également que la réponse et la conduite de la guerre étaient prises en charge par l’ensemble de la nouvelle structure mondiale.

Il devint alors évident que le Hezbollah représentait le principal modèle de ce qu’Immanuel Wallerstein appelait les « mouvements antisystémiques ».

Cette guerre ne fut donc pas, dès le premier jour, une guerre avec l’entité sioniste seulement. Au cours de la deuxième semaine de la guerre, le 21 juillet 2006, Condoleezza Rice déclara depuis la tribune du département d’État américain, après avoir confirmé son refus d’un cessez-le-feu :

« Ce que nous voyons ici, d’une certaine manière, ce sont les douleurs — ou les contractions — de l’enfantement d’un nouveau Moyen-Orient. Et quoi que nous fassions, nous devons nous assurer que nous avançons et œuvrons vers un nouveau Moyen-Orient, et non vers le retour à l’ancien. »

Cette déclaration ne déterminait pas seulement le sens de la guerre ; elle révélait également la compréhension qu’avaient ses acteurs du rôle joué par le Hezbollah, un rôle dont les conséquences et les répercussions dépassaient largement le Liban.

Le Hezbollah était alors devenu une force régionale. Mais cette déclaration, largement reprise et considérée à l’époque comme révélatrice de la stratégie américaine visant à réorganiser stratégiquement la région, ne constituait pas le seul événement international révélant la nature et l’essence du conflit, son dépassement des frontières du Liban et du monde arabe, ainsi que le rôle et la position du Hezbollah.

Quelques jours auparavant, le 17 juillet 2006, avait été publié le communiqué final de la 32e réunion du G8, qui regroupait alors les principales puissances économiques mondiales : les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, l’Allemagne, la France, la Russie, le Japon et l’Italie, auxquels s’ajoutait le groupe du « G8 élargi », comprenant le Brésil, la Chine, l’Inde, le Mexique et l’Afrique du Sud.

Le communiqué ne contenait pas seulement un soutien clair aux revendications « israéliennes » ; il révélait également les alignements internationaux dans leur réalité et le degré de consolidation de la structure unipolaire qui avait déclaré la guerre au Hezbollah.

Le 27 juillet, soit sept jours après la déclaration de Rice, elle arriva à Rome pour participer à une réunion de ce qui fut appelé le « Groupe central sur le Liban », comprenant l’Égypte, l’Arabie saoudite, la Jordanie, la Banque mondiale, l’Union européenne, la France, la Russie, le Royaume-Uni, les États-Unis, les Nations unies, l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne et la Turquie.

Une fois encore, cet alignement international, régional et arabe révélait non seulement l’ampleur des défis auxquels était confronté le projet du Hezbollah et le degré d’imbrication des intérêts internationaux, régionaux, arabes et locaux, mais également la réalité du rôle, de la position et de la mission du Hezbollah et de son dirigeant face au système régional et international de cette période.

De l’autre côté du front, le martyr ne se contenta pas de diriger une bataille menée sur plusieurs fronts et contre plusieurs acteurs. À travers treize discours — auxquels s’ajouta ensuite le discours de la victoire —, il proposa au monde l’une des plus importantes entreprises de fondation idéologique, théorique, philosophique, militante, politique et historique de la résistance et de la libération nationale dans l’histoire arabe moderne.

Quiconque suivait les discours du martyr et les comprenait dans le contexte de la contradiction principale de l’histoire assistait à une leçon remarquable de localisation et d’enracinement de la résistance selon une méthode révolutionnaire sans précédent.

À ce moment précis, le martyr n’était plus simplement un autre dirigeant internationaliste de libération. En plus d’être le produit de son époque, il devint le dirigeant internationaliste le plus important de l’histoire des mouvements de libération nationale et de résistance, et son expérience constitua, selon cette lecture, un miracle de la révolution mondiale.

Une brève comparaison suffit à illustrer cette idée.

Mao Zedong représentait, par exemple — et représente toujours — l’un des modèles les plus importants d’innovation révolutionnaire dans le monde colonisé. Franz Fanon, pour ne citer que lui, proposa une théorie de la révolution et de la libération qui se concentra principalement sur l’interprétation du colonialisme et de ses conséquences psychologiques et sociales sur le sujet colonisé. Il lia la lutte armée à la reconstruction de l’être humain et de la subjectivité du colonisé, et non uniquement à la libération nationale.

Le génie de Mao Zedong résidait, quant à lui, dans le développement d’une stratégie révolutionnaire complète, ou de ce que l’on pourrait considérer comme une théorie globale de la guerre révolutionnaire, comprenant également la fondation du pouvoir révolutionnaire — la violence révolutionnaire n’étant pas simplement un moyen d’exécuter la politique, mais également un moyen de produire la politique elle-même —, ainsi qu’un modèle détaillé de gestion et d’organisation de la révolution, jusque dans ses différentes étapes. Dans ce modèle, la dimension militaire, ou l’armée révolutionnaire armée, était également proche d’une école politique et éducative.

Le génie de Mao ne résidait donc pas seulement dans l’utilisation de la violence révolutionnaire et dans son emploi militaire en tant que tel, mais dans la reconstruction du sens de la guerre révolutionnaire dans le contexte colonial et dans la transformation de la lutte armée, d’un simple outil militaire, en une stratégie politique, sociale et culturelle intégrée.

Une autre contribution importante de Mao Zedong fut également sa capacité exceptionnelle à dépasser, dans une large mesure, les catégories intellectuelles européennes et à les reproduire dans des conditions historiques différentes — les conditions chinoises.

Chez Mao, la résistance armée n’était pas une simple tactique militaire. Il parvint à la transformer en une théorie politique complète fondée sur la guerre populaire, la guerre prolongée et également le rôle des paysans en tant qu’acteur révolutionnaire fondamental.

Il reformula ainsi la vision marxiste afin de l’adapter à la réalité d’une société semi-coloniale, ou, en d’autres termes, il « localisa » le marxisme révolutionnaire et proposa un modèle sans précédent dans son ampleur, reliant libération nationale et transformation sociale.

C’est précisément là que réside son originalité, notamment dans sa capacité à transformer une théorie révolutionnaire d’origine européenne en outil d’analyse et de pratique de la révolution dans un contexte non européen.

De même, le martyr a travaillé à transformer la résistance sur le terrain en un système intellectuel cohérent — une démarche qui n’avait peut-être pas connu une telle ampleur dans l’histoire de tous les mouvements de libération, hormis chez Mao, Ho Chi Minh et Amílcar Cabral, tandis que la majorité des autres mouvements s’étaient concentrés sur certains aspects particuliers.

La conception du martyr Nasrallah de la résistance armée était bien plus qu’une simple conception de celle-ci comme action militaire. Elle constituait une composante d’un projet politique et social fondé sur la mobilisation de la société, de l’environnement populaire de soutien, et même sur la production de la légitimité.

De même que la résistance armée ne peut être séparée de la politique, comme cela apparaissait notamment dans les modèles de Mao et de Cabral, et que sa force tire principalement son origine de sa relation avec les masses, la conception de la résistance chez Nasrallah ne reposait pas uniquement sur les capacités militaires, malgré leur importance considérable, mais également sur ses dimensions populaires, culturelles et morales.

Ainsi, dès le début — et particulièrement depuis le discours de Bint Jbeil —, il développa, à travers une longue série de discours et de conférences, mais aussi à travers la pratique du Hezbollah sur le terrain, une conception stratégique de la résistance fondée sur l’intégration de la force militaire, de l’organisation politique, de la construction sociale et des médias : ce que l’on pourrait appeler une théorie de la pratique (Praxis), ou une doctrine de résistance politico-militaire.

On peut ainsi comprendre comment la direction du martyr Nasrallah à la tête de la résistance islamique au Liban constitua un tournant majeur, non seulement dans la conscience politique locale, mais également dans la conscience politique arabe et mondiale.

Les réalisations ne se limitèrent pas au domaine militaire — comme la libération du Sud-Liban en mai 2000 et la résistance à l’offensive israélienne de juillet 2006 —, mais s’étendirent à la déconstruction du système moral et psychologique imposé par la domination israélienne et occidentale, ce qui constitue, selon cette lecture, une application particulièrement poussée de la philosophie révolutionnaire de Franz Fanon.

Mais ce qui distingua la personnalité, le rôle et l’action du martyr Nasrallah fut que la combinaison entre la fondation théorique des idées et leur mise en pratique sur le terrain, ainsi que sa grande capacité à formuler un discours intellectuel destiné aux masses, s’appuyait principalement sur la pensée et l’héritage islamiques ainsi que sur un système de valeurs humaines universelles.

Le martyr proposa une lecture révolutionnaire exceptionnelle de l’islam comme force de libération majeure, capable de mobiliser les peuples et de construire des institutions sociales et culturelles intégrées.

Ainsi, le projet de résistance dirigé par le martyr apporta des réponses pratiques aux intellectuels et aux militants du monde arabe et du monde musulman, ainsi qu’à ceux du Sud global, sur la manière de construire des sociétés de résistance face aux modèles de dépendance et de domestication culturelle.

Ainsi, l’un des effets du projet fondé et dirigé par le martyr fut de poser les bases d’une rupture structurelle avec l’impasse historique de la pensée et de la politique arabes dépendantes.

Le modèle de résistance islamique n’a pas seulement démontré, selon cette lecture, le caractère erroné de l’idée d’une supériorité impérialiste et sioniste inéluctable ; il a également mis en évidence l’incapacité des structures politiques et des élites arabes traditionnelles et constitué un argument décisif contre les traditions politiques et intellectuelles arabes contemporaines.

Conclusion : s’orienter vers l’Est

Près de trente ans après son accession à la direction de la résistance, et vingt ans après le discours de Bint Jbeil, au moment où se produisait une transformation stratégique mondiale et où l’emprise de l’unipolarité se consolidait, le martyr, dans son discours du 16 juin 2020, exprima une compréhension profonde de la nature et de la trajectoire des transformations mondiales alors en cours, lesquelles annonçaient cette fois une transition stratégique inverse vers la formation d’un monde multipolaire.

Ce jour-là, parmi les propositions qu’il formula figurait l’idée ou le projet de « s’orienter vers l’Est », que certains comprirent, à juste titre, comme une proposition visant à renforcer le front intérieur du Liban ainsi que l’environnement de la résistance face à l’effondrement économique et financier lié aux politiques occidentales.

Il était alors évident que le modèle économique libanais, structurellement lié au système financier occidental, était arrivé à une impasse.

Mais l’essence de cette idée semble indiquer non seulement quelque chose de plus profond, mais également son lien avec le projet de résistance et avec la conscience qu’avait son dirigeant de l’état du monde.

L’orientation vers l’Est suggère une conclusion profonde concernant la conception globale de la résistance. Le conflit avec le projet sioniste et, derrière lui, avec l’impérialisme occidental, ne se déroule pas seulement sur les champs de bataille militaires, dans l’action politique, populaire et culturelle ; il se mène également sur les fronts de l’économie, de l’alimentation, du logement et de la santé.

Elle suggère également la confirmation de la conclusion fondamentale sur laquelle reposait le choix du Sud global : le Liban, comme tout pays situé à la périphérie du système capitaliste mondial, et même la région dans son ensemble, ne sont pas isolés de la structure du système mondial ; leurs crises locales sont liées et interdépendantes des crises et des transformations du système international.

L’essence de cette idée semble surtout indiquer la validité historique du choix de la résistance.

La résistance s’est fondée dès le départ sur le principe du refus d’accepter et de se soumettre à la logique de la « fin de l’histoire », et à ce que celle-ci impliquait : l’idée définitive et absolue de la victoire de ce modèle et, par conséquent, la nécessité de s’y adapter et de se soumettre à ses exigences, comme beaucoup l’ont effectivement fait.

À peine trente ans après l’annonce de la « fin de l’histoire » — une période extrêmement courte à l’échelle historique —, la fin de l’hégémonie unipolaire et l’effondrement du récit de la fin de l’histoire sont devenus des réalités historiques et des faits qu’il est impossible d’ignorer.

La question à laquelle les Arabes, plus que quiconque, doivent désormais répondre et qu’ils doivent affronter ne concerne donc pas seulement le rapport entre cette transformation stratégique mondiale et la place et la puissance de l’entité sioniste ; elle concerne également son existence elle-même.

Si la structure de l’ordre mondial a connu une transformation radicale en moins de trente ans, entraînant avec elle une modification de la place et du rôle de la plus grande puissance que l’histoire ait connue, qu’est-ce qui justifierait de continuer à considérer l’entité sioniste comme une exception ? Qu’est-ce qui justifierait de l’isoler de tous les effets et de toutes les conséquences structurelles que ces transformations imposeront à l’ensemble des composantes de l’ordre international ?

Quelques années seulement passeront, et cette question ne restera pas sans réponse. Quelques années passeront et cette entité disparaîtra, comme ont disparu le système bipolaire puis le système unipolaire.

L’expérience du Sayyed martyr nous enseigne, tout comme l’histoire, l’erreur qu’il y a à se soumettre à l’idéologie de la fin de l’histoire.

Alors, les historiens réécriront l’histoire.

Ils écriront qu’un grand dirigeant arabe et musulman dirigea la résistance face à l’ensemble du système de puissance mondial, alors que le monde entier s’était soumis et avait capitulé.

Ils écriront qu’il se tint debout, huit ans seulement après son accession à la direction de la résistance, victorieux à Bint Jbeil, le 26 mai 2000, déclarant qu’« Israël est plus fragile que la toile d’une araignée », devenant ainsi, selon cette lecture, l’argument des Arabes et des musulmans.

Ils écriront que, dès le début, il « regardait avec une certitude absolue et voyait, derrière ces morceaux obscurs d’une nuit profonde et ténébreuse, qu’une aube de victoire allait poindre, et qu’un soleil de justice et de vérité allait se lever sur ce monde tout entier ».

Et ils l’appelleront le miracle de la révolution mondiale.

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